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Séance du 21 mai 2026. Décoloniser les archives coloniales ? Table-ronde avec Fabienne Chamelot (Centre Jean-Mabillon et DYPAC-UVSQ), Bérengère Piret (Université catholique de Louvain-Archives de l’Etat en Belgique) et Romain Joulia (Archives nationales d’outre-mer).

1. Décoloniser : une démarche heuristique

Depuis les années 1970, la décolonisation des savoirs est à l’agenda de la communauté scientifique. Partant du postulat que les savoirs occidentaux sont hégémoniques, cette théorie s’efforce de légitimer d’autres systèmes de connaissances. Or l’archivistique, en tant que science, ne contribue-t-elle pas à cette hégémonie des savoirs occidentaux et à la négation des autres systèmes de connaissances ? Dans quelle mesure les théories décoloniales ont-elles influencé la pensée archivistique dans le monde dans les dernières décennies ? L’archivistique, en tant que science, peut-elle faire l’objet d’une décolonisation et si oui, comment ? Dans quelle mesure enfin les différentes situations coloniales – pour reprendre l’expression de Georges Balandier – influent-elles sur la manière d’appréhender ces questions ?

2. Décoloniser : une démarche archivistique

Services d’archives et archivistes mettent en œuvre tout un ensemble de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être hérités de leur formation et de leur déontologie professionnelle, qui se traduisent au quotidien dans les opérations concrètes d’évaluation, de sélection, de tri, de description et d’indexation, de conservation, d’accès et de valorisation. Dans quelle mesure ces dernières doivent-elles réévaluées et modifiées à l’aune du questionnement autour de la décolonisation des savoirs et des archives ? Comment cette approche se traduit-elle plus particulièrement dans un établissement qui, comme les Archives nationales d’outre-mer, est voué à la conservation d’archives associées à la colonisation européenne ? Qu’implique-t-elle dans la définition de la politique du service ?

3. Décoloniser : une démarche partagée

Le Conseil international des archives, lors de la Conférence internationale de la table ronde des archives (CITRA) de Cagliari, en 1977, a mis en avant la notion de patrimoine commun. Décoloniser des archives coloniales, dans la mesure où celles-ci concernent à la fois pays colonisateurs et pays colonisés, mais aussi, au sein de chacun de ces pays, différents types de communautés, constitue une démarche d’autant plus complexe que l’espace et le temps peuvent avoir exacerbé les tensions. Est-il possible aujourd’hui de mettre en œuvre une démarche partagée dans la gestion des archives coloniales et, si oui, comment ? Comment peut-on prendre en compte les intérêts parfois divergents des différents acteurs ? En quoi les approches de travail participatif avec les publics sur des archives non coloniales peuvent-elles constituer des sources d’inspiration ?

Community archives. The shaping of memory, éd. Jeannette A. Bastian et Ben Alexander, Londres, Facet Publishing, 2009.

L’ouvrage collectif Community Archives réunit treize études de cas qui explorent la manière dont des groupes sociaux, souvent marginalisés, utilisent les archives pour affirmer leur identité et préserver leur mémoire.

L’ouvrage s’articule autour d’une problématique forte : il interroge les rapports entre les archives et la mémoire collective. On pourrait rester insatisfait d’une brève introduction qui ne définit pas les deux objets de l’ouvrage, mais il s’agit justement de laisser la pleine liberté aux études particulières pour montrer justement la relativité de chacun des concepts. Ainsi, l’ouvrage réunit des exemples d’archives communautaires extrêmement variés : les archives des cultures noires à Londres, des communautés gays et lesbiennes au Canada, les archives des réfugiés bosniaques, ou encore les archives des fans du groupe Grateful Dead.

Les différents auteurs ne se contentent pas de décrire le développement de ces initiatives archivistiques communautaires : ils analysent comment ces archives participent à la construction de la mémoire d’un groupe, souvent en réponse à des processus d’oubli ou d’effacement. Le chapitre consacré aux Noongars de l’Australie occidentale, par exemple, montre comment les archives créées par l’administration coloniale, qui visaient à détruire la culture aborigène, ont été récupérées pour prouver la persistance de cette culture et revendiquer des droits territoriaux.

Un autre thème majeur abordé dans l’ouvrage est la tension qui existe entre les archives communautaires et les institutions archivistiques traditionnelles. Si de nombreuses archives communautaires sont créées en dehors du cadre institutionnel, des efforts sont également faits pour les intégrer dans des structures plus formelles, comme les bibliothèques ou les archives locales. Toutefois, cette interaction avec les institutions archivistiques « officielles » soulève des questions complexes : comment ces archives communautaires peuvent-elles être intégrées sans perdre leur caractère particulier et leur lien avec les groupes qu’elles documentent ? Peut-on vraiment protéger et valoriser une mémoire populaire dans le cadre des normes archivistiques classiques, souvent éloignées des réalités sociales et culturelles des communautés concernées ?

La question de la définition même des archives est soulevée par plusieurs auteurs. Par exemple, l’étude des archives gays et lesbiennes au Canada révèle la manière dont des organisations communautaires se sont battues pour obtenir une reconnaissance légale par les archives, défiant ainsi les conceptions traditionnelles des services d’archives uniquement entendus comme des espaces de conservation de documents officiels ou gouvernementaux. En ce sens, l’ouvrage incite les archivistes à reconsidérer leurs critères de légitimité et à reconnaître les archives communautaires comme des lieux essentiels de mémoire et de justice.

L’ouvrage s’intéresse également à la relation complexe entre la mémoire écrite et orale, et à la manière dont ces deux formes de mémoire coexistent, se complètent et parfois s’opposent. Dans de nombreuses sociétés, les traditions orales sont bien plus vivantes que l’écrit, et c’est à travers ces formes non documentaires que se transmettent les savoirs et les histoires. L’exemple des archives aux Fidji, où la mémoire des ancêtres et du savoir maritime est transmise par le chant et la danse plutôt que par l’écrit, met en lumière la diversité des pratiques mémorielles à travers le monde et les défis que représente la conservation de ces formes de savoir. Les archivistes doivent alors répondre à la question de la capture et de la préservation ces savoirs qui échappent aux formats archivistiques traditionnels.

Ces questionnements, tout en s’intéressant aux archives communautaires, interrogent profondément le rôle des archivistes eux-mêmes. À travers les contributions des différents auteurs, il devient évident que la profession archivistique doit évoluer pour prendre en compte la pluralité des mémoires et des voix sociales. Les archivistes sont ainsi invités à repenser leur place, non seulement comme conservateurs de documents, mais aussi comme médiateurs entre les communautés et les institutions. Le défi est de taille : il s’agit de préserver la mémoire collective tout en permettant aux groupes sociaux de s’approprier leur propre histoire, souvent dans des contextes politiques et sociaux délicats.

Les auteurs soulignent également les risques de la politisation des archives, comme le rappelle Richard Cox dans ses réflexions finales. Les archives, en donnant une voix à certains groupes, peuvent accentuer les divisions sociales et politiques. Il est donc crucial de ne pas oublier que si les archives communautaires sont des outils puissants de lutte et d’affirmation identitaire, elles restent aussi des espaces de contestation et de négociation entre différentes mémoires et histoires concurrentes.

En confrontant les archives à la question toujours plus actuelle de la mémoire collective, ce recueil de contributions  en vient donc à des réflexions profondes sur le rôle des archives dans la société contemporaine, sur leur pouvoir de construction de la mémoire et sur leur effet sur les communautés marginalisées. À l’inverse, il ouvre des pistes passionnantes pour repenser la profession archivistique et son engagement dans la société, en soulignant la relativité de notre conception traditionnelle des archives et la nécessité de comprendre celles-ci comme un outil vivant et profondément lié à la société. Il faut bien le dire, il s’agit d’un appel à une profession plus ouverte, inclusive et socialement engagée.

Antonin Deguest.

Geoffrey Yeo, Record-making and record-keeping in early societies, New York, Routledge, 2021.

Geoffrey Yeo, Honorary Senior Research Fellow à l’University College de Londres, signe une étude précise des pratiques de création et de conservation de records dans les sociétés anciennes – c’est à dessein que nous choisissons ici de conserver le terme« record »dans sa langue d’origine, aucune traduction ne permettant de préserver la subtilité de son sens. Chez G. Yeo, ces records doivent être entendus dans leur acception la plus large, à savoir comme des « représentations persistantes d’activités ou d’événements », étant admis qu’une représentation est « quelque chose qui tient lieu de, ou est considéré comme tenant lieu de, quelque chose d’autre. » Cette définition on ne peut plus extensive mène donc, et c’est l’un des principaux axiomes de cet ouvrage, à ne pas considérer les records comme « des textes administratifs ou de simples unités informationnelles ». Plus que la production d’une image ou d’une description d’un événement donné, l’auteur envisage la création et la conservation d’un record comme un processus humain à part entière, digne d’être étudié dans sa dimension d’instrument au service des interactions sociales, et lui-même créateur d’interactions entre individus. G. Yeo remarque que l’écrasante majorité de ces records n’ont d’ailleurs pas vocation, au moment de leur création, à être conservés sur le temps long, une vérité qui s’applique également à nos sociétés contemporaines. Ils poursuivent, au contraire, des objectifs plus immédiats, tels que la vérification et la protection de l’authenticité d’une information, et l’auteur rappelle que leur potentielle utilisation comme sources dans un futur lointain n’est que rarement envisagée par leurs auteurs.

            Plus qu’un ouvrage d’archivistique, Record-Making and Record-Keeping in Early Societies se singularise par son interdisciplinarité,l’étude de G. Yeo empruntant pour partie sa matière à l’anthropologie préhistorique, à l’égyptologie, à l’assyriologie, ou encore à l’archéologie mésoaméricaine. Le lecteur embarque pour un tour d’horizon géographique et historique d’une remarquable exhaustivité, qui le mène de l’antique Mésopotamie à l’Amérique précolombienne, en passant par la Chine et les rivages et la mer Égée. L’étude a pour ambition de mettre à jour et de compléter Archives in the Ancient World,ouvrage d’Ernst Posner paru en 1973 et réédité en 2003, qui faisait référence sur ces questions. G. Yeo innove en ne restreignant pas son propos à l’écriture dans son acception la plus stricte, et en opérant au contraire une distinction plus englobante, entre représentations « iconiques », lorsque le signifiant ressemble directement au signifié, et « conventionnelles » lorsque cela n’est pas le cas, ce qui lui permet d’incorporer à son étude des méthodes de record-making parmi les plus anciennes et éloignées des écritures idéographiques ou syllabiques et par conséquent plus rarement évoquées par la littérature archivistique : art rupestre, entailles sur des morceaux de bois ou d’os, ou encore cordes nouées.

            L’organisation interne de l’ouvrage est, dans l’ensemble, chronologique. Le chapitre premier traite des premières utilisations d’objets ou de repères naturels comme aide-mémoire, les limites de la mémoire humaine et de ces méthodes rudimentaires conduisant au développement de techniques de comptage de plus en plus subtiles. G. Yeo poursuit, au chapitre 2, l’étude de ces manifestations primitives de record-making et record-keeping en s’intéressant aux premières formes de sceaux et de marques de propriété – sont principalement parvenues jusqu’à nous celles apposées sur les céramiques. Ces pratiques témoignent de la complexification croissante des sociétés anciennes et de leurs économies, puisque dès l’instant où un groupe humain devient trop nombreux pour que la seule réputation de propriété ne puisse plus suffire à s’assurer de la possession et du bénéfice d’un bien, il devient nécessaire de trouver un moyen alternatif d’en assurer durablement la publicité.

            Le chapitre 3 mène le lecteur en Mésopotamie et opère la transition vers les premières formes d’écriture proprement dite. Le chapitre 4 explore ensuite les développements, quasi simultanés et plus ou moins indépendants, de pratiques de record-making et record-keeping le long des rives du Nil et de la mer Égée, ainsi qu’en Chine et aux Amériques. Les cultures matérielles dans lesquelles s’inscrivent ces pratiques sont décrites avec force détails et on perçoit bien, à la lecture de ces pages, l’importance de la composante archéologique dans le travail de l’archiviste de formation qu’est G. Yeo. Le cinquième chapitre réduit la focale en se concentrant sur les foyers égyptien, grec et proche-oriental, afin d’y suivre tant la propagation géographique des nouvelles méthodes d’écriture, que la diversification de leurs emplois.

            Les chapitres 6 et 7 abordent les rapports intimes qui existent entre l’oralité et les écrits au sein des premières civilisations, écrits qui s’apparentent souvent à des « actes de parole », c’est-à-dire à des énoncés performatifs par lesquels un locuteur, ou l’auteur d’un écrit, consigne une action et l’accomplit par la même occasion – qu’il s’agisse d’un transfert de terres ou de biens, d’un mariage, ou d’une déclaration de guerre – l’action procédant ainsi du verbe. Le dernier chapitre, davantage épistémologique, interroge la pertinence d’appliquer des concepts archivistiques contemporains aux pratiques de record-keeping ayant eu cours dans les civilisations anciennes.

            Le livre de Yeo offre, en définitive, une porte d’entrée vers des domaines restés jusqu’à présent relativement peu explorés par la science archivistique. Ses analyses épistémologiques sont présentées avec prudence, de sorte qu’elles ne permettent aucunement une lecture anachronique ou présentiste, qui constitue naturellement le principal écueil de ce type d’ouvrages.

Étienne Reber.

Richard Olney, English archives. An historical survey, Liverpool, Liverpool University Press, 2023.

La synthèse de Richard Olney s’inscrit dans un contexte de publication bien précis : l’ouvrage est issu d’un partenariat entre la British Record Association (BRA)et les presses de l’université de Liverpool. Fondée en 1932, la BRA est une association visant à promouvoir la conservation, la bonne appréhension et l’accès aux archives. Elle possède son journal bi-annuel, Archives.R. Olney est archiviste. Il a travaillé aux Archives du Lincolnshire de 1969 à 1975 puis comme Assistant Keeper à la Royal Commission on Historical Manuscripts de 1976 à 2003. Membre de la Société des Antiquaires de Londres et de la Royal Historical Society, il a donc une expérience concrète des archives tant au niveau local qu’au niveau central ; il a également pu rencontrer de nombreux historiens.

Le livre se donne comme objectif de reparcourir l’histoire de la conservation des archives en Angleterre. Dans l’introduction, l’auteur définit les termes essentiels « archive », « record », « document » et insiste sur son ambition de faire une histoire des archives plutôt que de l’archivage. Le terme record peut être traduit par « écrit ». Olney définit ainsi les records : « documents that preserve the evidence of facts or events », « any group of archival documents ». L’ouvrage est divisé de manière chronologique en trois parties. À l’intérieur de ces parties, les chapitres se succèdent chronologiquement en suivant à chaque fois la même trame thématique. Olney met en valeur les conséquences des grands évènements de l’histoire de l’Angleterre – de la première Révolution anglaise (chap. 7) aux bombardements de la Bataille d’Angleterre (chap. 12) – sur les archives, entre destructions par le feu et par l’eau, déplacements et conservation d’épaves. L’auteur a élaboré un glossaire placé en début de volume, pour les termes liés aux archives et à l’archivage. 67 mots sont ainsi définis. Le public visé est en premier lieu celui des archivistes et des historiens, mais l’ouvrage est également destiné aux non-spécialistes qui s’intéressent à la manière de conserver les traces du passé en Angleterre.

L’ouvrage apporte une contribution majeure à la recherche existante dans le domaine de l’histoire des archives, spécialement en Angleterre où Olney est l’un des premiers à adopter une perspective historique sur un temps aussi étendu. La première partie s’étend des environs de 675 à 1530, la deuxième va jusqu’en 1830 et la dernière aborde la période contemporaine jusqu’en 1980. L’auteur assume de ne pas évoquer les bouleversements survenus après cette date, choisie comme terme de son étude. Une telle perspective permet d’observer la naissance des grandes institutions de conservation comme le State Paper Office en 1610 (chap. 7) ou le Public Record Office en 1838 (chap. 11), et leur développement dans le temps long, ainsi que les changements opérés dans leur organisation. Olney veille ainsi à rappeler un certain nombre de dates charnières telles que l’instauration des registres pour les actes de baptême, de mariage et de sépulture en 1538 (chap. 6), qui entraîne l’émergence et la formalisation d’un nouveau type de source.

L’archiviste aborde de surcroît un grand nombre de types de producteurs d’archives. Pour chaque chapitre sont traitées successivement les archives du gouvernement local, celles de l’Église, des institutions et organisations séculières, des entreprises, des propriétés, des familles et personnes individuelles. Le livre est donc particulièrement complet et riche en exemples précis pour chacun de ces producteurs, tels que le cartulaire particulièrement précoce de Worcester (chap. 2). La géographie de l’Angleterre est peu à peu esquissée à l’intention du lecteur, les exemples étant tirés de différents comtés. La place de l’Église est longuement étudiée, en particulier avec la perte de sa primauté en matière d’archives au profit de l’État (chap. 3) au XIIIe siècle. Un changement de paradigme s’opère avec la dissolution des monastères à la fin des années 1530 (chap. 6), dissolution qui entraîne l’envoi de nombreux documents à Londres et la mise en place d’une nouvelle institution, la Court Of Augmentations. L’auteur évoque aussi le cas de la classe sociale spécifique qu’est la gentry, notamment commerçante, dont les archives connaissent un net développement au XVe siècle (chap. 4).  Au XVIIIe siècle, la production d’archives se fait pour de nombreuses organisations tant au niveau central qu’au niveau local (chap. 10), une caractéristique appelée à perdurer. Un autre intérêt majeur de ce livre est l’accent mis par Olney sur les aspects matériels de la conservation des archives. Il y consacre même un chapitre entier, le cinquième : « Archival Furniture in Medieval England ». Ce développement constitue la seule rupture dans le plan chronologique. Il évoque les meubles utilisés : coffres (en bois puis en métal) et armoires notamment, le coffre médiéval classique apparaissant vers 1200. Sacs en toile ou en cuir sont utilisés à la Chancellerie. Enfin, les typologies de documents sont énumérées tout au long de l’exposé, un des premiers exemples étant le chirographe prisé par les grands propriétaires laïcs (chap. 1). Les registres sont présents chez différents producteurs, que ce soit dans les archives diocésaines au XIIIe siècle (chap. 2) ou, pour le Treasury Secretary, les registres de procès-verbaux rendant compte de l’activité du département (chap. 9).

Quelques manques subsistent néanmoins. La postface ne revient qu’en quelques paragraphes rapides sur les derniers développements des quarante dernières années. De plus, quelques illustrations de types de documents spécifiques – le chirographe – auraient rendu l’exposé plus concret pour les non-spécialistes.

Saluons toutefois les liens renforcés entre archivistes et historiens dont Olney se fait l’écho en conclusion où il s’appuie sur les réflexions de Jacques Derrida pour inviter à remettre au centre de l’attention générale les caractéristiques de l’archive.

Camille Gourtay

Archival silences: missing, lost and uncreated archives, dir. Michael Moss, David Thomas, Londres et New York, Routledge, 2021.

L’ouvrage Archival silences part d’une question simple : pourquoi un lecteur qui a des raisons de penser qu’il va trouver l’information qu’il cherche dans un certain fonds est-il parfois confronté à un vide ? Cette interrogation appelle plusieurs réponses que Michael Moss et David Thomas proposent de balayer en dressant un panorama le plus large possible de ces silences archivistiques, avec le concours d’une quinzaine de chercheurs et archivistes du monde entier, aux expériences personnelles complémentaires. Ce livre se place dans la continuité de celui de Michel-Rolph Trouillot Silencing the Past (1995) dans lequel l’auteur démontre que le silence est nécessairement inhérent à la construction des archives et à l’écriture de l’histoire. Le débat est cependant restreint ici à sa seule dimension archivistique. Le but de ce travail est de questionner la notion de silence et de remettre au centre du problème le rôle des archives et de l’archiviste dans la justice sociale. Le fait que les archives ne documentent pas toute la société serait un risque démocratique, entraînant un manque de confiance dans les archives, qui seraient perçues comme une construction idéalisée de notre histoire collective par le pouvoir en place.

            Chaque contribution s’attarde sur un ou plusieurs types de « silence ». Le premier résulte des lacunes dans la collecte des archives des peuples de culture orale, souvent des peuples colonisés. C’est ce que soulignent Michael Piggott pour les Aborigènes d’Australie (chapitre 2) et Stanley H. Griffin pour la Jamaïque (chapitre 4). Swapan Chakravorty les rejoint en partie en expliquant le rôle fondamental des archives orales en Inde dont une grande partie de la population est illettrée (chapitre 9).

            Le silence peut aussi survenir pour des archives collectées, à cause des inévitables destructions d’archives par des catastrophes naturelles, ou par l’humain. Lale Özdemir et Oğuz Icimsoy affirment par exemple qu’à cause des guerres et des destructions, le début de la période ottomane en Turquie n’est quasiment pas documenté (chapitre 8). D’autres destructions sont intentionnellement commises par le producteur, comme celle des archives du dictateur Marcos aux Philippines en 1989 (Iyra S. Buenrostro, chapitre 6) ou bien celles d’archives privées, comme le montre Polly North (chapitre 11).

            Le rôle-clé tenu par l’État dans l’impossibilité d’accéder à certaines archives est plusieurs fois évoqué. Les démocraties ont souvent de lourdes difficultés à donner accès aux archives des dictatures, comme c’est le cas au Brésil (Renato P. Venancio et Adalson O. Nascimento, chapitre 5). Sans être une dictature, l’État peut être indirectement la cause de silences en adoptant de mauvaises pratiques bureaucratiques comme ce fut le cas sous l’Empire ottoman (chapitre 8), en tardant à faire appliquer des lois encadrant la collecte comme en Inde (chapitre 9), ou bien en refusant de donner les moyens nécessaires aux services pour qu’ils puissent fonctionner correctement comme dans les années 2000 au Malawi (Paul Lihoma, chapitre 7). Les archives très contemporaines sont en outre plus souvent sujettes à de possibles silences en raison des lois sur leur communication. Eiríkur G. Guðmundsson souligne ainsi les difficultés qu’ont rencontrées les Archives nationales d’Islande à communiquer aux chercheurs les archives de la Commission d’enquête spéciale active entre 2010 et 2019 (chapitre 3).

À chaque chapitre, la responsabilité de l’archiviste est mise en avant, que ce soit dans la communication ou dans la collecte. Özdemir et Icimsoy soulignent par exemple l’importance de ne pas faire d’erreur dans les inventaires. Dans un tout autre contexte, Guðmundsson rappelle que les archivistes accordent ou non des dérogations de consultation après lecture des documents. Mais c’est surtout au niveau de la collecte que les auteurs insistent sur le rôle de l’archiviste, puisque de ses choix dépendent les sources de l’historien du futur. Buenrostro appelle ainsi à collecter des archives dans des formats non traditionnels, comme les photos conservées dans les fonds privés de militants contre la dictature de Marcos. Polly North ne fait pas autre chose lorsqu’elle souhaite un plus grand intérêt de la part des archivistes pour les écrits du for privé, notamment les journaux intimes. L’archiviste est en outre appelé par Mette Seidelin et Christian Larsen à aider les différents publics à retrouver leur histoire lorsque celle-ci n’est pas directement accessible par l’archive, en prenant l’exemple des enfants maltraités dont la voix ne s’y entend pas (chapitre 10).

Moss et Thomas souhaitent clore la discussion dans un dernier chapitre en appelant l’archiviste à être plus audacieux (« bolder ») et désobéissant (« unruly »). Ils souhaitent que les archivistes s’inspirent des archives de communautés et des archives numériques, reprenant les concepts de Genevieve Carpio et Abigail De Kosnik de « rebel archives » et « rogue archives », c’est-à-dire qu’ils élargissent la collecte à d’autres archives. Cependant, la conclusion laissée à l’historien David D. Hebb renverse la perspective en rappelant que la masse de documents est aussi une source de silence : le chercheur ne pourra pas tout dépouiller, à moins que la numérisation massive et l’intelligence artificielle ne permettent à terme des recherches plein texte ciblées dans l’entièreté des fonds.

L’ouvrage dirigé par Moss et Thomas propose ainsi des solutions plus théoriques que pratiques, l’archiviste ne pouvant gagner à chaque fois son pari sur l’avenir, mais il a le mérite de rappeler, à l’heure de la réflexion sur le rôle mémoriel communautaire et individuel des archives, que l’archiviste a un rôle dans le fonctionnement de la démocratie et que la collecte des archives doit s’adapter aux préoccupations de son époque.

Clémence Lafièvre

Randolph C. Head, Making archives in Early Modern Europe: proof, information, and political record keeping, 1400-1700. Cambridge, Cambridge University Press, 2019.

Randolph Conrad Head, professeur émérite à l’Université de Riverside (Californie) et historien seizimiste des aires germaniques et suisses approfondit dans cet ouvrage les points qu’il avait déjà creusés dans un précédent article de 2010[1]. Il y applique les méthodes comparatives à l’histoire de l’archivage européen, évoquant l’explosion documentaire qui sature les chancelleries dès le XVe s. et les questionnements pratiques qu’elle a inspirés. Les fonds cités sont en effet une des forces de l’auteur, qui pourtant le poussent à se concentrer sur l’Europe des Habsbourg : Archives Générales des Indes à Séville et les inévitables archives de la Couronne d’Espagne à Simancas ; mais également, dans le domaine germanique, les Nationaal Archief de La Haye aux Pays-Bas, les Staatsarchiv de Lucerne et celles de Wurtzbourg en Bavière.

Après les introductions d’usage et la délimitation des ambitions de l’ouvrage, la première partie est un exposé des pratiques documentaires de chancellerie et de justice à partir du XIIIe s., dans lequel Head inclut un long haut Moyen Âge dans une solution de continuité. L’obssession de la preuve se retrouve diffuse dans le Code et le Digeste, l’authentification de l’acte se retrouve noyée par une complexe signalisation. C’est de l’enregistrement au tabularium, où exercent les receveurs d’actes (tabelliones), que naît la publica fides, la réputation d’être tenu pour authentique. Dès l’Antiquité tardive, la puissance publique s’octroie ainsi le droit d’imposer le vrai aux actes privés devant une cour de justice. Head évoque ainsi le cartulaire comme registre, qui par sa pratique de la copie authentique bouleversa les mentalités sur la prépondérance de l’original. Au XIIe s., les campagnes d’archivage sont le fait de souverains dynamiques, utilisant ce levier comme un socle solide pour l’exercice de leur justice (inspirations byzantines et islamiques de Frédéric II). L’ensemble de ces éléments contribua à modifier en profondeur la conception romanisante du jus archivii.

La deuxième partie s’intitule très justement The challenges of accumulation (1400-) et dévoile toutes les problématiques de classification auxquelles ont dû faire face les conseillers, clercs et notaires. Alors qu’après 1350 l’augmentation de la coercition princière et l’exercice de la justice nécessitaient tant des nouvelles ressources pour l’écriture et le rangement, que des fournitures propres, la plupart des réponses échafaudées par un personnel spécialisé durèrent jusqu’au XVIIe s. Le cœur de cette partie est en réalité dédié à l’inventaire, entendu comme outil intellectuel : la quantité d’informations accordée aux layettes bénéficie ici d’un intéressant développement sur la « logique miroir » de trois acteurs (producteurs/instruments/documents); il est suivi de l’exemple bienvenu des pratiques d’enregistrements dans les cantons suisses (1500-1700). Le monde suisse, précisément, est une porte sur le monde germanique dont Head est spécialiste, fertile en archives dans la mesure où la culture politique de la négociation et de l’horizontalité réclamée des pouvoirs engendre une culture judiciaire très riche (civil litigation). Les défis à relever consistent ainsi autant à conserver traditionnellement des originaux en quantité croissante qu’à offrir un accès privilégié à des ayants-droits à des archives variées – contre l’usage qui voulait que l’archive soit secrète, objet du prince comme triple personne domaniale, privée et publique.

Vient ensuite, dans une nouvelle partie, l’évolution des principes archivistiques entre 1540 et 1650 et  la question du registre qui trouve à l’époque moderne son point d’orgue comme outil de gestion (business of governance). L’incarnation de ces principes se retrouvent dans un homme, Philippe II d’Espagne “el rey papelero”, dont l’ambition étouffa Simancas. Ils suivirent deux chemins : la différenciation/spécialisation des espaces d’archives et un soin accru au document et au contenant. La délégation des chancelleries européennes à des services d’archives plus restreints et plus spécialisés conduisit non seulement à la floraison des dépôts, mais aussi à des changements dans les habitudes administratives en amont.

Une dernière partie conclusive cherche à « repenser » l’enregistrement des actes, leur compréhension et le discrimen de l’authenticité, ce dernier point illustré par l’exemple de l’école mauriste et germanopratine de Bernard de Montfaucon et Jean Mabillon. Elle fait suite, presque comme appendice, à la troisième partie.

L’ouvrage de Head est un passage incontournable de l’archivistique comme discipline historique, efficace et servi par un plan solide. On ne pourra que regretter une certaine mise en retrait des aires françaises et italiennes, ainsi qu’une relative économie de l’exemple que les démonstrations sur temps long ne parviennent pas à tout à fait compenser. Reste malgré tout une belle somme assez compacte et utile à tous, chercheurs confirmés ou étudiants débutants.

Gabriel Grelier


[1] « Archival Knowledge Cultures in Europe, 1400-1900 », Archival Science, 10, 3, 2010.

Michelle Caswell, Archiving the unspeakable: silence, memory and the photographic record in Cambodia, Madison, The University of Wisconsin, 2014.

Professeur d’archivistique à l’université de Calfornie, Michelle Caswell s’interroge dans Archiving the unspeakable sur la pratique archivistique lorsqu’elle est confrontée à la violation des droits de l’homme, aux silences qu’elle engendre dans les fonds d’archives et à la construction de la mémoire collective qui en résulte. Elle développe sa réflexion autour des photographies d’identité judiciaire (les mug shots) prises par le personnel de Tuol Sleng, prison et centre de torture, dans le contexte de la dictature des Khmers rouges au Cambodge, entre 1975 et 1979.

Son étude s’inscrit dans l’héritage du livre de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (Silencing the Past : power and the production of history, 1995) dans lequel il réfléchit à la construction de la connaissance historique. Selon lui, celle-ci est influencée par les dynamiques de pouvoir, qui peuvent faire taire certaines voix à quatre moments clefs : « the making of sources », « the making of archives », « the making of narratives », et enfin « the making of history ».

L’archiviste américaine ancre également ses travaux dans l’approche du records continuum, considérant que ces photographies d’identité judiciaire sont à la fois des « documents-as-traces », initialement créées par le personnel de Tuol Sleng pour conserver une trace documentaire des prisonniers, mais aussi des « records-as-evidence », prises dans le contexte de l’incarcération et du génocide cambodgien ; et enfin, des « records-as-collective-memory », utilisées par les survivants et les familles des victimes, investies d’émotions complexes. Ces mug shots sont sans cesse réutilisés, caractérisés par une nature dynamique et évolutive ; loin de suivre une approche linéaire qui finirait par les placer définitivement dans un centre d’archives, ils sont constamment réinvestis. M. Caswell en vient à considérer que les records sont investis d’une « vie sociale ».

Selon elle, ces approches théoriques sont complémentaires, les quatre moments théorisés par Trouillot coïncidant avec les moments clefs de la vie sociale des records, à savoir leur création, leur archivage, leur utilisation dans l’élaboration de plusieurs récits historiques et enfin leur éventuelle reconnaissance, c’est-à-dire leur légitimation ou réfutation.

Pour développer sa réflexion, M. Caswell reprend le cadre de pensée de Trouillot, qu’elle adapte en divisant son propos en quatre chapitres, intitulés respectivement « The Making of Records », « The Making of Archives », « The Making of Narratives », pour terminer avec « The Making of Commodities ». Dans son premier chapitre, elle considère le contexte social et politique derrière Tuol Sleng, s’attardant sur les silences qui se cachent derrière le moment de la création du document ; dans le deuxième, elle examine l’archivage des photographies d’identité judiciaire et leur transformation en fonds d’archives ; dans le troisième, elle observe leur utilisation par les rares survivants, les familles des victimes et les archivistes pour forger une mémoire collective et élaborer des récits historiques sur le régime, qui deviennent à leur tour records, créant une archive à plusieurs strates, en constante évolution ; enfin, dans le dernier chapitre, elle s’interroge sur la marchandisation de la mémoire, questionnant notamment le Musée du génocide de Tuol Sleng où les touristes prennent en photographie les deux seuls survivants de la prison, qui y vendent des exemplaires de leurs biographies.

M. Caswell conclut son étude en notant la pertinence de la réflexion de Trouillot sur les dynamiques de pouvoir dans la création des records, établissant plusieurs silences : ceux des prisonniers muselés par le caractère répressif de Tuol Sleng, mais aussi celui de la grande majorité des victimes des Khmers rouges qui n’ont pas été photographiées. Néanmoins, si les victimes ne sont pas co-créatrices de leurs mug shots, ces derniers sont réactivés par leurs descendants, les archivistes et les historiens, et les records se voient alors investis d’une vie sociale : utilisés pour attirer l’attention sur les crimes du régime, ils sont porteurs de revendications politiques et mémorielles, et transformés en fonds d’archives, expositions muséales et bases de données.

Par l’étude des mug shots, elle note toutefois plusieurs incompatibilités entre le cadre élaboré par Trouillot et le modèle du records continuum : là où les moments identifiés par Trouillot sont linéaires et s’enchaînent les uns aux autres, selon elle, records et archives ne sont jamais finalisés : « Records are not the static raw material for historical struggle as Trouillot sees them but key players in that struggle ». Elle souligne également les limites du records continuum, qui néglige les dynamiques de pouvoir conduisant à la création d’importants silences, ceux-ci troublant les strates du continuum, et qui ignore la marginalisation des voix qui ne sont pas enregistrées, archivées et exploitées dans les récits historiques.

Cette étude l’amène à questionner la place de l’archiviste. Considérant que ces photographies sont des espaces dynamiques au sein desquelles la mémoire se forme, M. Caswell souligne le rôle actif des archivistes, qui peuvent influencer la compréhension des records et orienter leurs utilisations futures. Cette observation la conduit à poser plusieurs questionnements éthiques à propos du rôle de l’archiviste, lorsqu’il organise et communique ces photographies : s’agit-il d’une obligation morale ? Cette action ne contribue-t-elle pas à la marchandisation des images ? En outre, la mise en avant des mug shots ne se fait-elle pas au détriment des victimes non photographiées par les Khmers rouges ? Considérant les archivistes comme co-témoins, Michelle Caswell conclut en affirmant que le travail archivistique, notamment par le biais de la contextualisation, est au centre de la visualisation éthique de ces images.

Fiona Morel

Recovered voices, newfound questions: Family archives and historical research, éd. Maria de Lurdes Rosa, Rita Sampaio da Nóvoa, Alice Borges Gago et al., Coimbra, Imprensa da Universidade de Coimbra, 2019.

Dans la lignée du mouvement d’histoire sociale des archives (Social history of archives) amorcé par Maria de Lurdes Rosa au Portugal, cet ouvrage collectif dont elle est l’une des coordinatrices s’efforce d’apporter un regard neuf sur les archives familiales et leur importance pour la recherche historique. S’adressant avant tout à des professionnels, il a pour but de mettre en lumière des archives peu exploitées car peu décrites ou difficilement accessibles.

              Exceptées les quelques ouvertures sur la France d’Ancien Régime ou les îles Canaries, l’étude se concentre essentiellement sur le Portugal et ses archives familiales, deux objets dont les spécificités sont à plusieurs reprises soulignées : les archives familiales sont difficiles d’accès car souvent en main privées, en mauvais état ou dispersées et l’historiographie à ce sujet est encore peu développée. À ces spécificités générales s’en ajoute une nationale : la plupart des archives familiales étaient organisées dans le cadre des majorats (morgadios) dont l’abolition en 1863 changea radicalement leur valeur, puisqu’elles ne servaient plus « à fournir une preuve de propriété ou de privilèges, fonction qui était justement leur raison d’être et qui, pendant cinq siècles, avait assuré leur sauvegarde » (Margarida Leme, p. 60).

              Les regards croisés d’historiens et d’archivistes faisant part de leurs retours d’expérience, recherches ou réflexions historiographiques, contribuent à donner quelques clés méthodologiques pour mieux appréhender ce type d’archives, autour de trois grands axes : la reconstitution d’archives familiales, le passage à une histoire sociale des archives de famille et leur mise en valeur dans les services d’archives.

              Parmi ces conseils méthodologiques, l’étude des relations d’une famille avec d’autres institutions est de première importance afin de pouvoir pallier la perte de certaines archives. Étudier des archives familiales consiste en effet souvent à en relever les silences, ce qui est notamment permis par les inventaires, sur lesquels s’attarde Maria de Lurdes Rosa  (p. 85-110) en mettant en exergue leur revalorisation dans l’historiographie récente, grâce au changement de perspective né de « l’archival turn, qui fait des archives familiales un objet d’étude en soi, les prenant comme de complexes constructions sociales, culturelles et politiques » (Rita Sampaio da Nóvoa, p. 178).

              C’est grâce à cette nouvelle vision du document historique (ou tournant documentaire) et à la réévaluation du rôle de l’archiviste comme fabricant de l’archive, que se déploie le potentiel historique des archives de famille, en particulier pour l’histoire familiale. Leur constitution et leur organisation autour des morgadios ainsi que les choix stratégiques des familles de les conserver dévoile le « rôle socio-génétique » (Filipa Lopes, p. 202) de ces archives comme catalyseurs d’une identité familiale et d’un certain rang dans la société. Mais les archives familiales ne renseignent pas uniquement sur l’histoire de la famille : leur exploitation vient enrichir les connaissances sur l’histoire institutionnelle, les silences des archives de ministres reflétant un certain désordre administratif, l’histoire des élites, comme le montre l’étude sur les Caciquismo (Nuno Pousinho, p. 279-286), l’histoire des femmes, des communautés, et permet surtout, à partir de mémoires privées, de bâtir une mémoire collective.

              Cette richesse d’utilisation invite l’histoire à dialoguer avec des disciplines variées, sociologie, géographie, anthropologie, généalogie, archivistique notamment, ce qui rend nécessaire la multiplication des interlocuteurs pour une étude complète : propriétaires, institutions, chercheurs, archivistes…  Ce sont en effet ces derniers qui se trouvent les plus proches des réalités de conservation, et qui doivent faire face à l’augmentation des versements d’archives familiales en adaptant les cadres et stratégies de valorisation utilisées pour des archives plus classiques. Les archives du district de Porto ont ainsi mené plusieurs projets pour conserver et promouvoir ces archives privées : le projet « Clinic in the Archive », ou encore « Time of Funds », construit sur le modèle des heures de lecture dans les bibliothèques et qui vise à sensibiliser les particuliers à leurs propres archives familiales (Maria João de Pires, p. 313-322).

              Leur étude ouvre ainsi de nouvelles perspectives historiographiques, invitant tout d’abord le chercheur à « repenser et à préciser les chronologies en archivistique » (Olivier Poncet, p. 50) à la lumière des spécificités des archives familiales. Mais c’est surtout l’archival divide, cet antagonisme conceptuel opposant le monde de l’historien et le monde de l’archiviste qui doit faire évoluer ses méthodes de classement indépendamment des tendances historiographiques pour faire face aux problématiques contemporaines, que les archives familiales viennent revisiter. Poussant l’historien à se pencher sur l’archive en la prenant comme « point de départ et non comme « point d’arrivée » (M. de L. Rosa, p. 90), elles font à nouveau converger dans un même cadre conceptuel chercheurs et conservateurs.

Philippine Guillet de Chatellus

Séance du 17 avril 2026. – Monica Cardillo (Université de Nantes-Institut universitaire de France), Le rôle des archives coloniales dans la compréhension du droit.

Professeur d’histoire du droit à l’université de Nantes, Monica Cardillo rappelle en ouverture qu’elle travaille depuis une quinzaine d’années sur le droit colonial, spécialement dans le domaine environnemental et de la gestion des ressources hydriques des pays sous dominations coloniales italienne et française en Afrique. Les archives, dans leur matérialité parfois abîmée et désordonnée, ont constitué une forme de métaphore pour une juriste découvrant en Afrique la réalité d’un droit qui ne se laisse pas aisément saisir avec nos standards européens. Le pluralisme juridique africain se signale par la coexistence de plusieurs ordres juridiques, endogènes et exogènes, sous forme de couches diversement référencées, qui interagissent et se concurrencent. Plusieurs traits opposent ces logiques normatives : oralité versus écriture, une relation forte à la nature entendue dans une perspective de préservation plutôt que d’exploitation, une imbrication serrée avec le domaine religieux, la prééminence de la communauté sur l’individu, le maintien de l’harmonie sociale et cosmique plutôt qu’une sanction abstraite.

Inscrit dans la veine de la littérature post-coloniale et des subaltern studies, le recours des juristes aux archives pour nourrir leur compréhension du droit entraîne un triple effort : déplacement épistémologique (qu’accentue la démarche anthropologique), confrontation des témoignages (qui suppose de prendre en compte, au-delà des archives coloniales, également les archives orales et les témoignages contemporains) et décloisonnement des sources (qui implique une mise en confrontation des sources juridiques et extra-juridiques). Moyennant cette posture interdisciplinaire, les archives coloniales sont à même de révéler l’invention du droit du même nom.

La question de l’eau est à cet égard hautement révélatrice du projet impérial comme colonial. Elle est en effet étroitement liée au tracé des frontières par le colonisateur (hydronymes étudiés par Roland Pourtier) et elle constitue un élément central de la mise en exploitation des colonies. Il importe de contrôler la ressource et cela passe par l’imposition du droit, comme le souligne l’exemple précoce de l’Algérie où l’instauration de la propriété publique étend son emprise jusqu’aux cours d’eau (Titre I, Art. 2, alinéa 3 de la loi des 16-25 juin 1851). Ces dispositions ont été répliquées à l’échelle de l’ensemble des territoires soumis à la domination coloniale de la France (1904, par exemple, pour l’Afrique Occidentale Française). Ce faisant, le droit français, en incluant systématiquement l’ensemble des eaux, nie même qu’il y ait eu d’autres droits antérieurs et rejette dans le domaine du folklorique toute disposition coutumière qui en traiterait. Cette disqualification d’un autre ordre normatif permet l’appropriation de la ressource, au besoin en invoquant sa rareté au nom ou sous prétexte d’impératifs que l’on ne qualifie pas encore d’environnementalistes. Elle renforce la vocation coloniale supposée de tel ou tel territoire (l’Algérie, pays agricole) et porte toutefois en germe des contentieux à propos des multiples usages que l’on peut faire de l’eau (droit de pêche par exemple).

Le passage par les archives coloniales restitue la dimension plurielle du droit et de son application sur le terrain, avec un dégradé qui varie de la ville à la campagne. L’exemple du ravitaillement en eau de la ville de Dakar permet d’observer la mise en œuvre d’une maîtrise juridique de l’eau de surface, voire des ressources souterraines, avec la recherche et la production d’un droit spécifique dans la colonie bien avant que cet objet trouve une traduction législative en métropole. La colonisateur butte cependant contre les pratiques d’une population qui n’en demande pas tant et privilégie ses usages traditionnels que dénonce un colonisateur volontiers moralisateur et moqueur et que des ouvrages de fiction restituent dans des termes presque identiques en opposant des systèmes normatifs aux fondements antagonistes, voire apparemment irréconciliables.

C’est pourtant vers la conciliation des diverses sources de droit que tendent un certain nombre d’administrateurs coloniaux, plus proches de la réalité du terrain, à l’image de Robert Delavignette (1897-1976), administrateur en A.O.F., puis directeur de l’École coloniale où il devait plaider, dans Les vrais chefs de l’Empire (1939), pour l’expérimentation et où il enseigna le droit et les coutumes coloniales. Feindre l’application stricte d’un droit colonial, parfois absurdement précis et tatillon, et donc principalement tourné vers la population d’origine métropolitaine, tout en négociant les voies de passage les plus satisfaisantes pour administrer concrètement et humainement une colonie, parfois avec des formes d’incohérences déjà relevées par Ann Laura Stoler, telle est probablement la principale leçon qui ressort du discours des archives coloniales.

Séance du 20 mars 2026. — Thierry Guillopé (ENS Lyon, CHS et LARHRA) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes-PSL-Chaire Unesco « Les archives au service des nations et des sociétés africaines »), Les archives de l’Algérie à la période coloniale : constitution, contentieux, actualités (des années 1830 à nos jours).

En introduction, Thierry Guillopé rappelle que l’Algérie est la colonie qui est de loin la plus étudiée par les chercheurs, que ce soit en France ou à l’étranger, et ce depuis l’époque coloniale elle-même. Depuis le début des années 2000, ce sont les archives elles-mêmes qui font l’objet d’études, avec une réflexion qui s’inscrit dans le cadre des débats sur les « archives coloniales ». Le projet « Réinterroger les archives d’Algérie » commandité par le ministère de la Culture au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS)et au Centre Jean-Mabillon, comme l’expose ensuite Édouard Vasseur, prolonge d’ailleurs cette réflexion, notamment en approfondissant les connaissances sur la manière dont les archives étaient gérées en Algérie à cette période et dont ont été réalisées les translocations au moment de la guerre d’indépendance.

T. Guillopé présente tout d’abord le contexte dans lequel ont été créés les services d’archives en Algérie, évoquant successivement le travail de certains chartistes au XIXe siècle puis la création du service d’archives du gouvernement général à Alger, dans le contexte de la naissance de l’université d’Alger et du développement des études orientalistes dans cette même ville (cf. la thèse de Margo Stemmein soutenue en 2025). Il insiste sur le fait que les archives y sont mises au service du récit glorieux de la conquête et ont principalement pour but de la légitimer. Il présente enfin le contexte de création des services départementaux d’archives à Oran, Alger et Constantine, sur le modèle métropolitain, mais avec quelques spécificités liées à l’adoption, en 1927, d’un cadre de classement adapté à la réalité des fonds algériens.

É. Vasseur prolonge ensuite cette réflexion en revenant sur la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale. Si, sur le principe, les services d’archives départementaux d’Algérie ressemblent à leurs homologues métropolitains, voire sont en voie de normalisation sur certains aspects — multiplication des inspections par Paris, construction de bâtiments adaptés, création de centres de documents —, ils gardent cependant de fortes spécificités : rôle de coordination du service d’archives du gouvernement général ; taille des départements algériens ; dépendance du cadre algérien en matière de budget et de gestion du personnel ; spécificité des collections, en raison du poids des archives relatives à la colonisation ainsi qu’à la gestion des espaces et des hommes ; conséquences des multiples réorganisations administratives connues alors par l’Algérie (et en premier lieu la dissolution des communes mixtes). À la faveur des réorganisations des années 1955-1959, se met d’ailleurs en place une organisation des archives algériennes qui se traduit par la création d’un comité de réflexion dédié et à la création d’une organisation spécifique des archives, plaçant les archivistes des nouveaux départements créés sous l’autorité des archivistes en chef d’Oran, Alger et Constantine.

La spécificité des archives algériennes est ensuite renforcée, comme l’explique T. Guillopé, par les destructions survenues au moment de la guerre d’indépendance – en premier lieu par les incendies et plasticages de l’Organisation armée secrète – et par la décision prise par la métropole, en 1961 puis en 1962, de « rapatrier » certaines archives en métropole, translocation dont la connaissance s’affine mais dont certains aspects — notamment les choix opérés par les différents départements ministériels —, appellent des recherches complémentaires. Le « rapatriement » des archives algériennes a joué, comme le rappelle ensuite É. Vasseur, un rôle essentiel dans la décision d’établir à Aix-en-Provence ce qui est aujourd’hui les Archives nationales d’outre-mer, la décision de construction du centre étant concomitante du lancement de la première opération de « rapatriement ». Il est intéressant de noter que cette opération n’a pas été sans susciter des tensions entre administrations, le ministère des Affaires étrangères estimant avoir voix au chapitre quant à la communication des archives ainsi rassemblées, au motif qu’elles concernaient des pays désormais indépendants dont les relations politiques avec la France étaient gérées par lui.

Pour finir, T. Guillopé rappelle que, depuis 1963, s’est développé en Algérie une archivistique propre, avec sa réglementation, ses dépôts et ses organes de formations, en parallèle du contentieux qui oppose ce pays à la France à propos des archives.

Les deux intervenants concluent sur une spécificité relative des archives algériennes, rejoignant ainsi les conclusions de précédents intervenants sur la question des « archives coloniales ».