Geoffrey Yeo, Record-making and record-keeping in early societies, New York, Routledge, 2021.

Geoffrey Yeo, Honorary Senior Research Fellow à l’University College de Londres, signe une étude précise des pratiques de création et de conservation de records dans les sociétés anciennes – c’est à dessein que nous choisissons ici de conserver le terme« record »dans sa langue d’origine, aucune traduction ne permettant de préserver la subtilité de son sens. Chez G. Yeo, ces records doivent être entendus dans leur acception la plus large, à savoir comme des « représentations persistantes d’activités ou d’événements », étant admis qu’une représentation est « quelque chose qui tient lieu de, ou est considéré comme tenant lieu de, quelque chose d’autre. » Cette définition on ne peut plus extensive mène donc, et c’est l’un des principaux axiomes de cet ouvrage, à ne pas considérer les records comme « des textes administratifs ou de simples unités informationnelles ». Plus que la production d’une image ou d’une description d’un événement donné, l’auteur envisage la création et la conservation d’un record comme un processus humain à part entière, digne d’être étudié dans sa dimension d’instrument au service des interactions sociales, et lui-même créateur d’interactions entre individus. G. Yeo remarque que l’écrasante majorité de ces records n’ont d’ailleurs pas vocation, au moment de leur création, à être conservés sur le temps long, une vérité qui s’applique également à nos sociétés contemporaines. Ils poursuivent, au contraire, des objectifs plus immédiats, tels que la vérification et la protection de l’authenticité d’une information, et l’auteur rappelle que leur potentielle utilisation comme sources dans un futur lointain n’est que rarement envisagée par leurs auteurs.

            Plus qu’un ouvrage d’archivistique, Record-Making and Record-Keeping in Early Societies se singularise par son interdisciplinarité,l’étude de G. Yeo empruntant pour partie sa matière à l’anthropologie préhistorique, à l’égyptologie, à l’assyriologie, ou encore à l’archéologie mésoaméricaine. Le lecteur embarque pour un tour d’horizon géographique et historique d’une remarquable exhaustivité, qui le mène de l’antique Mésopotamie à l’Amérique précolombienne, en passant par la Chine et les rivages et la mer Égée. L’étude a pour ambition de mettre à jour et de compléter Archives in the Ancient World,ouvrage d’Ernst Posner paru en 1973 et réédité en 2003, qui faisait référence sur ces questions. G. Yeo innove en ne restreignant pas son propos à l’écriture dans son acception la plus stricte, et en opérant au contraire une distinction plus englobante, entre représentations « iconiques », lorsque le signifiant ressemble directement au signifié, et « conventionnelles » lorsque cela n’est pas le cas, ce qui lui permet d’incorporer à son étude des méthodes de record-making parmi les plus anciennes et éloignées des écritures idéographiques ou syllabiques et par conséquent plus rarement évoquées par la littérature archivistique : art rupestre, entailles sur des morceaux de bois ou d’os, ou encore cordes nouées.

            L’organisation interne de l’ouvrage est, dans l’ensemble, chronologique. Le chapitre premier traite des premières utilisations d’objets ou de repères naturels comme aide-mémoire, les limites de la mémoire humaine et de ces méthodes rudimentaires conduisant au développement de techniques de comptage de plus en plus subtiles. G. Yeo poursuit, au chapitre 2, l’étude de ces manifestations primitives de record-making et record-keeping en s’intéressant aux premières formes de sceaux et de marques de propriété – sont principalement parvenues jusqu’à nous celles apposées sur les céramiques. Ces pratiques témoignent de la complexification croissante des sociétés anciennes et de leurs économies, puisque dès l’instant où un groupe humain devient trop nombreux pour que la seule réputation de propriété ne puisse plus suffire à s’assurer de la possession et du bénéfice d’un bien, il devient nécessaire de trouver un moyen alternatif d’en assurer durablement la publicité.

            Le chapitre 3 mène le lecteur en Mésopotamie et opère la transition vers les premières formes d’écriture proprement dite. Le chapitre 4 explore ensuite les développements, quasi simultanés et plus ou moins indépendants, de pratiques de record-making et record-keeping le long des rives du Nil et de la mer Égée, ainsi qu’en Chine et aux Amériques. Les cultures matérielles dans lesquelles s’inscrivent ces pratiques sont décrites avec force détails et on perçoit bien, à la lecture de ces pages, l’importance de la composante archéologique dans le travail de l’archiviste de formation qu’est G. Yeo. Le cinquième chapitre réduit la focale en se concentrant sur les foyers égyptien, grec et proche-oriental, afin d’y suivre tant la propagation géographique des nouvelles méthodes d’écriture, que la diversification de leurs emplois.

            Les chapitres 6 et 7 abordent les rapports intimes qui existent entre l’oralité et les écrits au sein des premières civilisations, écrits qui s’apparentent souvent à des « actes de parole », c’est-à-dire à des énoncés performatifs par lesquels un locuteur, ou l’auteur d’un écrit, consigne une action et l’accomplit par la même occasion – qu’il s’agisse d’un transfert de terres ou de biens, d’un mariage, ou d’une déclaration de guerre – l’action procédant ainsi du verbe. Le dernier chapitre, davantage épistémologique, interroge la pertinence d’appliquer des concepts archivistiques contemporains aux pratiques de record-keeping ayant eu cours dans les civilisations anciennes.

            Le livre de Yeo offre, en définitive, une porte d’entrée vers des domaines restés jusqu’à présent relativement peu explorés par la science archivistique. Ses analyses épistémologiques sont présentées avec prudence, de sorte qu’elles ne permettent aucunement une lecture anachronique ou présentiste, qui constitue naturellement le principal écueil de ce type d’ouvrages.

Étienne Reber.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Etienne Reber (1 mai 2026). Geoffrey Yeo, Record-making and record-keeping in early societies, New York, Routledge, 2021. Administration et archives, XVIe-XXIe siècle. Consulté le 8 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/165vh


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