
L’ouvrage Archival silences part d’une question simple : pourquoi un lecteur qui a des raisons de penser qu’il va trouver l’information qu’il cherche dans un certain fonds est-il parfois confronté à un vide ? Cette interrogation appelle plusieurs réponses que Michael Moss et David Thomas proposent de balayer en dressant un panorama le plus large possible de ces silences archivistiques, avec le concours d’une quinzaine de chercheurs et archivistes du monde entier, aux expériences personnelles complémentaires. Ce livre se place dans la continuité de celui de Michel-Rolph Trouillot Silencing the Past (1995) dans lequel l’auteur démontre que le silence est nécessairement inhérent à la construction des archives et à l’écriture de l’histoire. Le débat est cependant restreint ici à sa seule dimension archivistique. Le but de ce travail est de questionner la notion de silence et de remettre au centre du problème le rôle des archives et de l’archiviste dans la justice sociale. Le fait que les archives ne documentent pas toute la société serait un risque démocratique, entraînant un manque de confiance dans les archives, qui seraient perçues comme une construction idéalisée de notre histoire collective par le pouvoir en place.
Chaque contribution s’attarde sur un ou plusieurs types de « silence ». Le premier résulte des lacunes dans la collecte des archives des peuples de culture orale, souvent des peuples colonisés. C’est ce que soulignent Michael Piggott pour les Aborigènes d’Australie (chapitre 2) et Stanley H. Griffin pour la Jamaïque (chapitre 4). Swapan Chakravorty les rejoint en partie en expliquant le rôle fondamental des archives orales en Inde dont une grande partie de la population est illettrée (chapitre 9).
Le silence peut aussi survenir pour des archives collectées, à cause des inévitables destructions d’archives par des catastrophes naturelles, ou par l’humain. Lale Özdemir et Oğuz Icimsoy affirment par exemple qu’à cause des guerres et des destructions, le début de la période ottomane en Turquie n’est quasiment pas documenté (chapitre 8). D’autres destructions sont intentionnellement commises par le producteur, comme celle des archives du dictateur Marcos aux Philippines en 1989 (Iyra S. Buenrostro, chapitre 6) ou bien celles d’archives privées, comme le montre Polly North (chapitre 11).
Le rôle-clé tenu par l’État dans l’impossibilité d’accéder à certaines archives est plusieurs fois évoqué. Les démocraties ont souvent de lourdes difficultés à donner accès aux archives des dictatures, comme c’est le cas au Brésil (Renato P. Venancio et Adalson O. Nascimento, chapitre 5). Sans être une dictature, l’État peut être indirectement la cause de silences en adoptant de mauvaises pratiques bureaucratiques comme ce fut le cas sous l’Empire ottoman (chapitre 8), en tardant à faire appliquer des lois encadrant la collecte comme en Inde (chapitre 9), ou bien en refusant de donner les moyens nécessaires aux services pour qu’ils puissent fonctionner correctement comme dans les années 2000 au Malawi (Paul Lihoma, chapitre 7). Les archives très contemporaines sont en outre plus souvent sujettes à de possibles silences en raison des lois sur leur communication. Eiríkur G. Guðmundsson souligne ainsi les difficultés qu’ont rencontrées les Archives nationales d’Islande à communiquer aux chercheurs les archives de la Commission d’enquête spéciale active entre 2010 et 2019 (chapitre 3).
À chaque chapitre, la responsabilité de l’archiviste est mise en avant, que ce soit dans la communication ou dans la collecte. Özdemir et Icimsoy soulignent par exemple l’importance de ne pas faire d’erreur dans les inventaires. Dans un tout autre contexte, Guðmundsson rappelle que les archivistes accordent ou non des dérogations de consultation après lecture des documents. Mais c’est surtout au niveau de la collecte que les auteurs insistent sur le rôle de l’archiviste, puisque de ses choix dépendent les sources de l’historien du futur. Buenrostro appelle ainsi à collecter des archives dans des formats non traditionnels, comme les photos conservées dans les fonds privés de militants contre la dictature de Marcos. Polly North ne fait pas autre chose lorsqu’elle souhaite un plus grand intérêt de la part des archivistes pour les écrits du for privé, notamment les journaux intimes. L’archiviste est en outre appelé par Mette Seidelin et Christian Larsen à aider les différents publics à retrouver leur histoire lorsque celle-ci n’est pas directement accessible par l’archive, en prenant l’exemple des enfants maltraités dont la voix ne s’y entend pas (chapitre 10).
Moss et Thomas souhaitent clore la discussion dans un dernier chapitre en appelant l’archiviste à être plus audacieux (« bolder ») et désobéissant (« unruly »). Ils souhaitent que les archivistes s’inspirent des archives de communautés et des archives numériques, reprenant les concepts de Genevieve Carpio et Abigail De Kosnik de « rebel archives » et « rogue archives », c’est-à-dire qu’ils élargissent la collecte à d’autres archives. Cependant, la conclusion laissée à l’historien David D. Hebb renverse la perspective en rappelant que la masse de documents est aussi une source de silence : le chercheur ne pourra pas tout dépouiller, à moins que la numérisation massive et l’intelligence artificielle ne permettent à terme des recherches plein texte ciblées dans l’entièreté des fonds.
L’ouvrage dirigé par Moss et Thomas propose ainsi des solutions plus théoriques que pratiques, l’archiviste ne pouvant gagner à chaque fois son pari sur l’avenir, mais il a le mérite de rappeler, à l’heure de la réflexion sur le rôle mémoriel communautaire et individuel des archives, que l’archiviste a un rôle dans le fonctionnement de la démocratie et que la collecte des archives doit s’adapter aux préoccupations de son époque.
Clémence Lafièvre
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Clémence Lafièvre (1 mai 2026). Archival silences: missing, lost and uncreated archives, dir. Michael Moss, David Thomas, Londres et New York, Routledge, 2021. Administration et archives, XVIe-XXIe siècle. Consulté le 8 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/165vf