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Michelle Caswell, Archiving the unspeakable: silence, memory and the photographic record in Cambodia, Madison, The University of Wisconsin, 2014.

Professeur d’archivistique à l’université de Calfornie, Michelle Caswell s’interroge dans Archiving the unspeakable sur la pratique archivistique lorsqu’elle est confrontée à la violation des droits de l’homme, aux silences qu’elle engendre dans les fonds d’archives et à la construction de la mémoire collective qui en résulte. Elle développe sa réflexion autour des photographies d’identité judiciaire (les mug shots) prises par le personnel de Tuol Sleng, prison et centre de torture, dans le contexte de la dictature des Khmers rouges au Cambodge, entre 1975 et 1979.

Son étude s’inscrit dans l’héritage du livre de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (Silencing the Past : power and the production of history, 1995) dans lequel il réfléchit à la construction de la connaissance historique. Selon lui, celle-ci est influencée par les dynamiques de pouvoir, qui peuvent faire taire certaines voix à quatre moments clefs : « the making of sources », « the making of archives », « the making of narratives », et enfin « the making of history ».

L’archiviste américaine ancre également ses travaux dans l’approche du records continuum, considérant que ces photographies d’identité judiciaire sont à la fois des « documents-as-traces », initialement créées par le personnel de Tuol Sleng pour conserver une trace documentaire des prisonniers, mais aussi des « records-as-evidence », prises dans le contexte de l’incarcération et du génocide cambodgien ; et enfin, des « records-as-collective-memory », utilisées par les survivants et les familles des victimes, investies d’émotions complexes. Ces mug shots sont sans cesse réutilisés, caractérisés par une nature dynamique et évolutive ; loin de suivre une approche linéaire qui finirait par les placer définitivement dans un centre d’archives, ils sont constamment réinvestis. M. Caswell en vient à considérer que les records sont investis d’une « vie sociale ».

Selon elle, ces approches théoriques sont complémentaires, les quatre moments théorisés par Trouillot coïncidant avec les moments clefs de la vie sociale des records, à savoir leur création, leur archivage, leur utilisation dans l’élaboration de plusieurs récits historiques et enfin leur éventuelle reconnaissance, c’est-à-dire leur légitimation ou réfutation.

Pour développer sa réflexion, M. Caswell reprend le cadre de pensée de Trouillot, qu’elle adapte en divisant son propos en quatre chapitres, intitulés respectivement « The Making of Records », « The Making of Archives », « The Making of Narratives », pour terminer avec « The Making of Commodities ». Dans son premier chapitre, elle considère le contexte social et politique derrière Tuol Sleng, s’attardant sur les silences qui se cachent derrière le moment de la création du document ; dans le deuxième, elle examine l’archivage des photographies d’identité judiciaire et leur transformation en fonds d’archives ; dans le troisième, elle observe leur utilisation par les rares survivants, les familles des victimes et les archivistes pour forger une mémoire collective et élaborer des récits historiques sur le régime, qui deviennent à leur tour records, créant une archive à plusieurs strates, en constante évolution ; enfin, dans le dernier chapitre, elle s’interroge sur la marchandisation de la mémoire, questionnant notamment le Musée du génocide de Tuol Sleng où les touristes prennent en photographie les deux seuls survivants de la prison, qui y vendent des exemplaires de leurs biographies.

M. Caswell conclut son étude en notant la pertinence de la réflexion de Trouillot sur les dynamiques de pouvoir dans la création des records, établissant plusieurs silences : ceux des prisonniers muselés par le caractère répressif de Tuol Sleng, mais aussi celui de la grande majorité des victimes des Khmers rouges qui n’ont pas été photographiées. Néanmoins, si les victimes ne sont pas co-créatrices de leurs mug shots, ces derniers sont réactivés par leurs descendants, les archivistes et les historiens, et les records se voient alors investis d’une vie sociale : utilisés pour attirer l’attention sur les crimes du régime, ils sont porteurs de revendications politiques et mémorielles, et transformés en fonds d’archives, expositions muséales et bases de données.

Par l’étude des mug shots, elle note toutefois plusieurs incompatibilités entre le cadre élaboré par Trouillot et le modèle du records continuum : là où les moments identifiés par Trouillot sont linéaires et s’enchaînent les uns aux autres, selon elle, records et archives ne sont jamais finalisés : « Records are not the static raw material for historical struggle as Trouillot sees them but key players in that struggle ». Elle souligne également les limites du records continuum, qui néglige les dynamiques de pouvoir conduisant à la création d’importants silences, ceux-ci troublant les strates du continuum, et qui ignore la marginalisation des voix qui ne sont pas enregistrées, archivées et exploitées dans les récits historiques.

Cette étude l’amène à questionner la place de l’archiviste. Considérant que ces photographies sont des espaces dynamiques au sein desquelles la mémoire se forme, M. Caswell souligne le rôle actif des archivistes, qui peuvent influencer la compréhension des records et orienter leurs utilisations futures. Cette observation la conduit à poser plusieurs questionnements éthiques à propos du rôle de l’archiviste, lorsqu’il organise et communique ces photographies : s’agit-il d’une obligation morale ? Cette action ne contribue-t-elle pas à la marchandisation des images ? En outre, la mise en avant des mug shots ne se fait-elle pas au détriment des victimes non photographiées par les Khmers rouges ? Considérant les archivistes comme co-témoins, Michelle Caswell conclut en affirmant que le travail archivistique, notamment par le biais de la contextualisation, est au centre de la visualisation éthique de ces images.

Fiona Morel