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John A. Aarons, Jeannette A. Bastian, and Stanley H. Griffin, Archiving caribbean identity. Records, community, and memory, London/New York, Routledge Studies in Archives, 2022

L’année 2026 marque le dixième anniversaire d’un tournant majeur pour l’archivistique caribéenne. C’est en effet en 2016 qu’a été créé, au sein de l’University of the West Indies, basée à Mona, en Jamaïque, le Master of Arts in Archives and Records Management, première formation d’archivistique de la région. La naissance de ce programme d’étude s’inscrit dans le cadre de l’affirmation de l’identité caribéenne, qui donne lieu à des réflexions scientifiques depuis la fin des années 1990 : il s’agit de promouvoir une mémoire et une culture commune, en valorisant des populations et des pratiques jusqu’alors mises de côté dans des sociétés encore très marquées par la colonisation et en cherchant à réévaluer la part de l’héritage de cette période dans les Caraïbes.

En archivistique, cette “caribéanisation” ne s’est véritablement opérée qu’à partir de 2016, grâce aux réflexions amorcées au sein de ce Master, dont le site internet précise que la finalité est à la fois de proposer une “formation accessible au niveau local” (les archivistes se formant jusqu’alors en Amérique du Nord ou au Royaume-Uni) afin de développer la profession dans les Caraïbes ; mais aussi de créer “un espace académique vital pour l’examen critique de la mémoire des Caraïbes et des pratiques archivistiques”. C’est ainsi que, dès 2018, paraît un premier ouvrage sur le sujet —Decolonizing the Caribbean record : An archives reader — recueil de 40 essais publié sous la direction de Jeannette Bastian, John Aarons, and Stanley Griffin. Puis, un an plus tard, s’est tenu, toujours dans le cadre du Master, un premier cycle de conférences intitulé : “Unlocking Caribbean Memory, Uncovering New Records : Discovering New Archives”.

Des interventions de ces trois journées d’étude est né l’ouvrage collectif Archiving caribbean identity. Records, community, and memory, toujours sous la direction des trois mêmes professeurs. Sur le modèle du précédent, il s’agit d’un recueil de 15 essais rédigés par des archivistes, des universitaires, mais aussi des géologues, artistes ou encore musiciens, tous issus des Caraïbes.

Chacun de ces chapitres, quoique portant sur des sujets très divers, nourrit une réflexion autour de la nécessité de reconsidérer ce que sont les archives caribéennes : dans des sociétés où l’écrit est arrivé avec les Européens au XVIe siècle, la notion d’archives telle que nous la concevons interroge. Tandis qu’une grande partie de la culture et de la mémoire caribéenne se transmettent en dehors des structures officielles, par l’oralité et le spectacle, par des pratiques multiples, dynamiques et fragiles, la question se pose de savoir comment “archiver” ces éléments constitutifs de l’identité de la région. Certes, nombre de services d’archives travaillent déjà en collaboration étroite avec des associations communautaires afin de conserver cette mémoire ; toutefois, il n’en reste pas moins que la distinction entre “archives officielles”, qui suivent le modèle européen, et “archives autres”, plus représentatives de la société caribéenne actuelle, perdure. Et, ce, malgré la volonté des archivistes, car les structures destinées à la conservation des documents patrimoniaux peinent à prendre en charge ces formats nouveaux. Cet ouvrage, pionnier en la matière, a donc pour but de combattre les silences des archives des Caraïbes, trop peu représentatives de la population qui y vit, à la fois par l’extension de la notion d’archives à des documents d’autres formats que l’écrit, et par une réinterprétation des archives existantes.

L’ouvrage se divise en deux parties, la première consacrée aux “Formats tangibles et intangibles” et la seconde aux “Collections vues à travers un filtre caribéen”. La première de ces parties propose au lecteur une exploration de ce que pourraient être des archives plus représentatives des Caraïbes actuelles : les huit chapitres qui la composent portent chacun sur un exemple de medium au travers duquel s’exprime l’identité caribéenne, qu’il s’agisse de la musique endémique des carnavals ou des chorales de Noël (chap. 1 & 3), de Twitter (chap. 2), ou encore des paysages de la région (chap. 5 et 8).

La seconde partie, quant à elle, apporte un regard nouveau sur les archives caribéennes déjà existantes, archives coloniales et post-coloniales constituées selon des modèles eurocentrés et qui tendent à invisibiliser une partie de la population des Caraïbes. Le chapitre 9, par exemple, issu des travaux de Tonia Sutherland, Linda Sturz et Paulette Kerr, met en avant les vies de trois femmes noires ayant participé à la résistance contre l’esclavage, par l’étude à la fois des archives écrites conservées aux National Archives du Royaume-Uni et des histoires circulant de bouche à oreille dans les îles caribéennes : le lien entre ces deux sources a ici permis aux autrices de compléter les silences des archives coloniales, afin de mettre en avant une histoire différente de celle officielle des régimes gouvernants des Caraïbes du XVIIIe siècle. Dans ce chapitre sont ainsi avancés des documents jusqu’alors ignorés des chercheurs et plus représentatifs de la population caribéenne, allant de collections privées (chap. 11 et 12) ou ecclésiastiques (chap. 14) aux timbres postaux (chap. 10).

Finalement, cet ouvrage très accessible pose les bases d’une réflexion autour de ce que doivent être les archives caribéennes, d’aujourd’hui et de demain. Il est possible de lui reprocher de ne pas assez aborder des aspects techniques de la collecte et de la conservation ou de se concentrer uniquement sur une petite partie des Caraïbes anglophones ; cependant, le caractère succinct et agréable de cet ouvrage explique aussi sa réussite : il propose aux étudiants et archivistes caribéens un ensemble de textes faisant autorité afin d’introduire dans leur travail les réflexions déjà proposées dans d’autres régions du monde autour de la décolonisation des archives.

Anaïs Vrinat

Community archives. The shaping of memory, éd. Jeannette A. Bastian et Ben Alexander, Londres, Facet Publishing, 2009.

L’ouvrage collectif Community Archives réunit treize études de cas qui explorent la manière dont des groupes sociaux, souvent marginalisés, utilisent les archives pour affirmer leur identité et préserver leur mémoire.

L’ouvrage s’articule autour d’une problématique forte : il interroge les rapports entre les archives et la mémoire collective. On pourrait rester insatisfait d’une brève introduction qui ne définit pas les deux objets de l’ouvrage, mais il s’agit justement de laisser la pleine liberté aux études particulières pour montrer justement la relativité de chacun des concepts. Ainsi, l’ouvrage réunit des exemples d’archives communautaires extrêmement variés : les archives des cultures noires à Londres, des communautés gays et lesbiennes au Canada, les archives des réfugiés bosniaques, ou encore les archives des fans du groupe Grateful Dead.

Les différents auteurs ne se contentent pas de décrire le développement de ces initiatives archivistiques communautaires : ils analysent comment ces archives participent à la construction de la mémoire d’un groupe, souvent en réponse à des processus d’oubli ou d’effacement. Le chapitre consacré aux Noongars de l’Australie occidentale, par exemple, montre comment les archives créées par l’administration coloniale, qui visaient à détruire la culture aborigène, ont été récupérées pour prouver la persistance de cette culture et revendiquer des droits territoriaux.

Un autre thème majeur abordé dans l’ouvrage est la tension qui existe entre les archives communautaires et les institutions archivistiques traditionnelles. Si de nombreuses archives communautaires sont créées en dehors du cadre institutionnel, des efforts sont également faits pour les intégrer dans des structures plus formelles, comme les bibliothèques ou les archives locales. Toutefois, cette interaction avec les institutions archivistiques « officielles » soulève des questions complexes : comment ces archives communautaires peuvent-elles être intégrées sans perdre leur caractère particulier et leur lien avec les groupes qu’elles documentent ? Peut-on vraiment protéger et valoriser une mémoire populaire dans le cadre des normes archivistiques classiques, souvent éloignées des réalités sociales et culturelles des communautés concernées ?

La question de la définition même des archives est soulevée par plusieurs auteurs. Par exemple, l’étude des archives gays et lesbiennes au Canada révèle la manière dont des organisations communautaires se sont battues pour obtenir une reconnaissance légale par les archives, défiant ainsi les conceptions traditionnelles des services d’archives uniquement entendus comme des espaces de conservation de documents officiels ou gouvernementaux. En ce sens, l’ouvrage incite les archivistes à reconsidérer leurs critères de légitimité et à reconnaître les archives communautaires comme des lieux essentiels de mémoire et de justice.

L’ouvrage s’intéresse également à la relation complexe entre la mémoire écrite et orale, et à la manière dont ces deux formes de mémoire coexistent, se complètent et parfois s’opposent. Dans de nombreuses sociétés, les traditions orales sont bien plus vivantes que l’écrit, et c’est à travers ces formes non documentaires que se transmettent les savoirs et les histoires. L’exemple des archives aux Fidji, où la mémoire des ancêtres et du savoir maritime est transmise par le chant et la danse plutôt que par l’écrit, met en lumière la diversité des pratiques mémorielles à travers le monde et les défis que représente la conservation de ces formes de savoir. Les archivistes doivent alors répondre à la question de la capture et de la préservation ces savoirs qui échappent aux formats archivistiques traditionnels.

Ces questionnements, tout en s’intéressant aux archives communautaires, interrogent profondément le rôle des archivistes eux-mêmes. À travers les contributions des différents auteurs, il devient évident que la profession archivistique doit évoluer pour prendre en compte la pluralité des mémoires et des voix sociales. Les archivistes sont ainsi invités à repenser leur place, non seulement comme conservateurs de documents, mais aussi comme médiateurs entre les communautés et les institutions. Le défi est de taille : il s’agit de préserver la mémoire collective tout en permettant aux groupes sociaux de s’approprier leur propre histoire, souvent dans des contextes politiques et sociaux délicats.

Les auteurs soulignent également les risques de la politisation des archives, comme le rappelle Richard Cox dans ses réflexions finales. Les archives, en donnant une voix à certains groupes, peuvent accentuer les divisions sociales et politiques. Il est donc crucial de ne pas oublier que si les archives communautaires sont des outils puissants de lutte et d’affirmation identitaire, elles restent aussi des espaces de contestation et de négociation entre différentes mémoires et histoires concurrentes.

En confrontant les archives à la question toujours plus actuelle de la mémoire collective, ce recueil de contributions  en vient donc à des réflexions profondes sur le rôle des archives dans la société contemporaine, sur leur pouvoir de construction de la mémoire et sur leur effet sur les communautés marginalisées. À l’inverse, il ouvre des pistes passionnantes pour repenser la profession archivistique et son engagement dans la société, en soulignant la relativité de notre conception traditionnelle des archives et la nécessité de comprendre celles-ci comme un outil vivant et profondément lié à la société. Il faut bien le dire, il s’agit d’un appel à une profession plus ouverte, inclusive et socialement engagée.

Antonin Deguest.

Archival silences: missing, lost and uncreated archives, dir. Michael Moss, David Thomas, Londres et New York, Routledge, 2021.

L’ouvrage Archival silences part d’une question simple : pourquoi un lecteur qui a des raisons de penser qu’il va trouver l’information qu’il cherche dans un certain fonds est-il parfois confronté à un vide ? Cette interrogation appelle plusieurs réponses que Michael Moss et David Thomas proposent de balayer en dressant un panorama le plus large possible de ces silences archivistiques, avec le concours d’une quinzaine de chercheurs et archivistes du monde entier, aux expériences personnelles complémentaires. Ce livre se place dans la continuité de celui de Michel-Rolph Trouillot Silencing the Past (1995) dans lequel l’auteur démontre que le silence est nécessairement inhérent à la construction des archives et à l’écriture de l’histoire. Le débat est cependant restreint ici à sa seule dimension archivistique. Le but de ce travail est de questionner la notion de silence et de remettre au centre du problème le rôle des archives et de l’archiviste dans la justice sociale. Le fait que les archives ne documentent pas toute la société serait un risque démocratique, entraînant un manque de confiance dans les archives, qui seraient perçues comme une construction idéalisée de notre histoire collective par le pouvoir en place.

            Chaque contribution s’attarde sur un ou plusieurs types de « silence ». Le premier résulte des lacunes dans la collecte des archives des peuples de culture orale, souvent des peuples colonisés. C’est ce que soulignent Michael Piggott pour les Aborigènes d’Australie (chapitre 2) et Stanley H. Griffin pour la Jamaïque (chapitre 4). Swapan Chakravorty les rejoint en partie en expliquant le rôle fondamental des archives orales en Inde dont une grande partie de la population est illettrée (chapitre 9).

            Le silence peut aussi survenir pour des archives collectées, à cause des inévitables destructions d’archives par des catastrophes naturelles, ou par l’humain. Lale Özdemir et Oğuz Icimsoy affirment par exemple qu’à cause des guerres et des destructions, le début de la période ottomane en Turquie n’est quasiment pas documenté (chapitre 8). D’autres destructions sont intentionnellement commises par le producteur, comme celle des archives du dictateur Marcos aux Philippines en 1989 (Iyra S. Buenrostro, chapitre 6) ou bien celles d’archives privées, comme le montre Polly North (chapitre 11).

            Le rôle-clé tenu par l’État dans l’impossibilité d’accéder à certaines archives est plusieurs fois évoqué. Les démocraties ont souvent de lourdes difficultés à donner accès aux archives des dictatures, comme c’est le cas au Brésil (Renato P. Venancio et Adalson O. Nascimento, chapitre 5). Sans être une dictature, l’État peut être indirectement la cause de silences en adoptant de mauvaises pratiques bureaucratiques comme ce fut le cas sous l’Empire ottoman (chapitre 8), en tardant à faire appliquer des lois encadrant la collecte comme en Inde (chapitre 9), ou bien en refusant de donner les moyens nécessaires aux services pour qu’ils puissent fonctionner correctement comme dans les années 2000 au Malawi (Paul Lihoma, chapitre 7). Les archives très contemporaines sont en outre plus souvent sujettes à de possibles silences en raison des lois sur leur communication. Eiríkur G. Guðmundsson souligne ainsi les difficultés qu’ont rencontrées les Archives nationales d’Islande à communiquer aux chercheurs les archives de la Commission d’enquête spéciale active entre 2010 et 2019 (chapitre 3).

À chaque chapitre, la responsabilité de l’archiviste est mise en avant, que ce soit dans la communication ou dans la collecte. Özdemir et Icimsoy soulignent par exemple l’importance de ne pas faire d’erreur dans les inventaires. Dans un tout autre contexte, Guðmundsson rappelle que les archivistes accordent ou non des dérogations de consultation après lecture des documents. Mais c’est surtout au niveau de la collecte que les auteurs insistent sur le rôle de l’archiviste, puisque de ses choix dépendent les sources de l’historien du futur. Buenrostro appelle ainsi à collecter des archives dans des formats non traditionnels, comme les photos conservées dans les fonds privés de militants contre la dictature de Marcos. Polly North ne fait pas autre chose lorsqu’elle souhaite un plus grand intérêt de la part des archivistes pour les écrits du for privé, notamment les journaux intimes. L’archiviste est en outre appelé par Mette Seidelin et Christian Larsen à aider les différents publics à retrouver leur histoire lorsque celle-ci n’est pas directement accessible par l’archive, en prenant l’exemple des enfants maltraités dont la voix ne s’y entend pas (chapitre 10).

Moss et Thomas souhaitent clore la discussion dans un dernier chapitre en appelant l’archiviste à être plus audacieux (« bolder ») et désobéissant (« unruly »). Ils souhaitent que les archivistes s’inspirent des archives de communautés et des archives numériques, reprenant les concepts de Genevieve Carpio et Abigail De Kosnik de « rebel archives » et « rogue archives », c’est-à-dire qu’ils élargissent la collecte à d’autres archives. Cependant, la conclusion laissée à l’historien David D. Hebb renverse la perspective en rappelant que la masse de documents est aussi une source de silence : le chercheur ne pourra pas tout dépouiller, à moins que la numérisation massive et l’intelligence artificielle ne permettent à terme des recherches plein texte ciblées dans l’entièreté des fonds.

L’ouvrage dirigé par Moss et Thomas propose ainsi des solutions plus théoriques que pratiques, l’archiviste ne pouvant gagner à chaque fois son pari sur l’avenir, mais il a le mérite de rappeler, à l’heure de la réflexion sur le rôle mémoriel communautaire et individuel des archives, que l’archiviste a un rôle dans le fonctionnement de la démocratie et que la collecte des archives doit s’adapter aux préoccupations de son époque.

Clémence Lafièvre

Recovered voices, newfound questions: Family archives and historical research, éd. Maria de Lurdes Rosa, Rita Sampaio da Nóvoa, Alice Borges Gago et al., Coimbra, Imprensa da Universidade de Coimbra, 2019.

Dans la lignée du mouvement d’histoire sociale des archives (Social history of archives) amorcé par Maria de Lurdes Rosa au Portugal, cet ouvrage collectif dont elle est l’une des coordinatrices s’efforce d’apporter un regard neuf sur les archives familiales et leur importance pour la recherche historique. S’adressant avant tout à des professionnels, il a pour but de mettre en lumière des archives peu exploitées car peu décrites ou difficilement accessibles.

              Exceptées les quelques ouvertures sur la France d’Ancien Régime ou les îles Canaries, l’étude se concentre essentiellement sur le Portugal et ses archives familiales, deux objets dont les spécificités sont à plusieurs reprises soulignées : les archives familiales sont difficiles d’accès car souvent en main privées, en mauvais état ou dispersées et l’historiographie à ce sujet est encore peu développée. À ces spécificités générales s’en ajoute une nationale : la plupart des archives familiales étaient organisées dans le cadre des majorats (morgadios) dont l’abolition en 1863 changea radicalement leur valeur, puisqu’elles ne servaient plus « à fournir une preuve de propriété ou de privilèges, fonction qui était justement leur raison d’être et qui, pendant cinq siècles, avait assuré leur sauvegarde » (Margarida Leme, p. 60).

              Les regards croisés d’historiens et d’archivistes faisant part de leurs retours d’expérience, recherches ou réflexions historiographiques, contribuent à donner quelques clés méthodologiques pour mieux appréhender ce type d’archives, autour de trois grands axes : la reconstitution d’archives familiales, le passage à une histoire sociale des archives de famille et leur mise en valeur dans les services d’archives.

              Parmi ces conseils méthodologiques, l’étude des relations d’une famille avec d’autres institutions est de première importance afin de pouvoir pallier la perte de certaines archives. Étudier des archives familiales consiste en effet souvent à en relever les silences, ce qui est notamment permis par les inventaires, sur lesquels s’attarde Maria de Lurdes Rosa  (p. 85-110) en mettant en exergue leur revalorisation dans l’historiographie récente, grâce au changement de perspective né de « l’archival turn, qui fait des archives familiales un objet d’étude en soi, les prenant comme de complexes constructions sociales, culturelles et politiques » (Rita Sampaio da Nóvoa, p. 178).

              C’est grâce à cette nouvelle vision du document historique (ou tournant documentaire) et à la réévaluation du rôle de l’archiviste comme fabricant de l’archive, que se déploie le potentiel historique des archives de famille, en particulier pour l’histoire familiale. Leur constitution et leur organisation autour des morgadios ainsi que les choix stratégiques des familles de les conserver dévoile le « rôle socio-génétique » (Filipa Lopes, p. 202) de ces archives comme catalyseurs d’une identité familiale et d’un certain rang dans la société. Mais les archives familiales ne renseignent pas uniquement sur l’histoire de la famille : leur exploitation vient enrichir les connaissances sur l’histoire institutionnelle, les silences des archives de ministres reflétant un certain désordre administratif, l’histoire des élites, comme le montre l’étude sur les Caciquismo (Nuno Pousinho, p. 279-286), l’histoire des femmes, des communautés, et permet surtout, à partir de mémoires privées, de bâtir une mémoire collective.

              Cette richesse d’utilisation invite l’histoire à dialoguer avec des disciplines variées, sociologie, géographie, anthropologie, généalogie, archivistique notamment, ce qui rend nécessaire la multiplication des interlocuteurs pour une étude complète : propriétaires, institutions, chercheurs, archivistes…  Ce sont en effet ces derniers qui se trouvent les plus proches des réalités de conservation, et qui doivent faire face à l’augmentation des versements d’archives familiales en adaptant les cadres et stratégies de valorisation utilisées pour des archives plus classiques. Les archives du district de Porto ont ainsi mené plusieurs projets pour conserver et promouvoir ces archives privées : le projet « Clinic in the Archive », ou encore « Time of Funds », construit sur le modèle des heures de lecture dans les bibliothèques et qui vise à sensibiliser les particuliers à leurs propres archives familiales (Maria João de Pires, p. 313-322).

              Leur étude ouvre ainsi de nouvelles perspectives historiographiques, invitant tout d’abord le chercheur à « repenser et à préciser les chronologies en archivistique » (Olivier Poncet, p. 50) à la lumière des spécificités des archives familiales. Mais c’est surtout l’archival divide, cet antagonisme conceptuel opposant le monde de l’historien et le monde de l’archiviste qui doit faire évoluer ses méthodes de classement indépendamment des tendances historiographiques pour faire face aux problématiques contemporaines, que les archives familiales viennent revisiter. Poussant l’historien à se pencher sur l’archive en la prenant comme « point de départ et non comme « point d’arrivée » (M. de L. Rosa, p. 90), elles font à nouveau converger dans un même cadre conceptuel chercheurs et conservateurs.

Philippine Guillet de Chatellus

Luciana Duranti, Corinne Rogers [dir.], Trusting Records in the Cloud, Londres, Facet Publishing, 2019, 306 pages

Depuis plus de 20 ans, le projet InterPARES, dirigé par Luciana Duranti, professeur à l’université de Colombie-Britannique (Vancouver, Canada), constitue un espace remarquable de réflexion professionnelle autour des questions de dématérialisation, d’archivage et d’authenticité des écrits numériques. Son dernier volet, intitulé InterPARES Trust, s’est tenu entre 2012 et 2019, avec pour objectif d’étudier les effets d’un environnement de plus en plus connecté et externalisé sur la pratique professionnelle. Plus précisément, comme le rappelle le site internet du projet, « its goal is to generate the theoretical and methodological frameworks to develop local, national and international policies, procedures, regulations, standards and legislation, in order to ensure public trust grounded on evidence of good governance, a strong digital economy, and a persistent digital memory » (« [Le projet a pour] objectif est de produire les cadres théoriques et méthodologiques nécessaires à l’élaboration de politiques, de procédures, de réglementations, de normes et de législations locales, nationales et internationales, destinées à susciter la confiance du public, en s’appuyant sur des preuves de bonne gouvernance, une économie numérique forte et une mémoire numérique durable. »). Plusieurs centaines d’universitaires et de professionnels, en provenance de tous les pays du monde (Afrique du Sud, Australie, Brésil, Canada, Chine, Croatie, Italie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Russie, Suède, Suisse, Ukraine), ainsi que membres de plusieurs organisations internationales, ont contribué à cette partie du projet. Le présent ouvrage rend compte des conclusions de leur travaux. L’objectif de ce livre ne doit pas induire en erreur. Il s’agit en réalité d’une introduction, d’une synthèse, à plusieurs voix, de l’ensemble des travaux conduits par les membres du projet et publiés sur son site internet (lien vers https://interparestrust.org/trust/research_dissemination). La notion de confiance constitue le fil conducteur de la réflexion, en étudiant sa déclinaison dans un monde dont le fait marquant, ces dernières années, a été l’émergence des technologies de cloud computing. Le panorama se veut donc large, rassemblant l’ensemble des questions auxquelles les professionnels de l’archivage sont confrontés aujourd’hui. Aussi, après l’introduction de L. Duranti et Corinne Rogers, les deux responsables du projet, l’ouvrage se décompose-t-il en onze chapitres regroupés en trois thématiques, avant deux annexes terminologiques et bibliographiques.

La première partie comprend quatre chapitres (chapitres 2 à 5) et se concentre sur les grandes tendances de ces dernières années : l’émergence des technologies de cloud computing et le développement d’une offre de services s’appuyant sur elles, ainsi que leur impact sur la gestion des archives (chapitre 2, Julie McLeod) ; la promotion de l’open government et l’articulation du mouvement de l’open data avec le records management (chapitre 3, Elizabeth Shepherd) ; l’implication croissante des citoyens dans la vie de la cité (concept de citizen engagement) et les transformations survenues dans les relations entre les citoyens et les pouvoirs publics – via l’exemple des dépôts de brevets et des pétitions, l’utilisation du critère de la fréquentation des pages dans l’évaluation des sites internet gouvernementaux et l’analyse de la place des réseaux sociaux dans les interactions entre pouvoirs publics locaux et administrés – (chapitre 4, Fiorella Foscarini) ; et enfin le développement du concept de gouvernance de l’information et des travaux d’évaluation de la maturité des organisations en la matière (chapitre 5, Basma Makhlouf Shabou).

Dans la deuxième partie, ce sont les effets de ces évolutions sur les grands processus archivistiques qui est étudié. Le chapitre 7 (Patricia C. Franks) se concentre sur le cloud computing et les changements qu’il apporte dans la conservation et la mise en œuvre du sort final, avec, en conclusion, la présentation de dix bonnes pratiques destinées à faciliter la mise en œuvre avec succès des ces processus aujourd’hui. Dans le chapitre 8, Hrvoje Stančič rappelle l’importance de fournir des documents authentiques lors des processus d’audit et de certification et s’interroge sur l’opportunité de recourir à des systèmes de blockchain pour garantir l’authenticité dans le temps des documents numériques signés ou cachetés, en lieu et place des solutions proposées par le rapport Blanchette en 2004. Le chapitre 9 (Giovanni Michetti) revient sur la question du contrôle intellectuel sur les documents et sur le rôle joué par les métadonnées. Il examine la pertinence aujourd’hui des concepts archivistiques traditionnels (principe de provenance, respect de l’ordre originel, description hiérarchique) au regard de l’évolution du contexte, propose un certain nombre de recommandations pour adapter la description archivistique aux besoins actuels et appelle à la mise à jour du modèle de métadonnées développé par le projet (InterPARES Authenticity Metadata – IPAM) dans une perspective de préservation de l’authenticité. On peut cependant regretter que la place des technologies d’intelligence artificielle n’y fasse l’objet d’aucun étude, et que l’intérêt pour l’ergonomie n’aille pas jusqu’au rôle de l’UX Design dans la conception des systèmes – conséquence sans aucun doute de la date à laquelle les études de cas ont été réalisées. Le chapitre 9 (Adrian Cunnimgham) s’interroge sur la place de la préservation à long terme dans l’adoption des offres de cloud computing, propose un outil pour évaluer les offres d’infrastructure et présente la modélisation élaborée dans le cadre du projet de services de préservation appuyés sur des technologies de type cloud computingPreservation as a Service for Trust (PaaST). Cette approche, d’autant plus intéressante que la question de la préservation à long terme des documents numériques relève encore souvent d’une approche expérimentale, reste cependant théorique et demanderait à être articulée avec le modèle OAIS, largement répandu dans la communauté de la préservation numérique. Enfin, le chapitre 10 (Gilian Oliver) élargit la problématique en étudiant la place qu’occupe le concept de confiance dans les processus de réconciliation avec les populations autochtones au Canada et en Nouvelle-Zélande.

Les deux derniers chapitres sont enfin consacrés aux questions de rôles et responsabilités des professionnels de l’archivage aujourd’hui et aux effets des évolutions récentes sur leur formation initiale comme continue. Le cœur du chapitre 11 (Tove Engvall) est occupé par la présentation d’une ontologie des fonctions et activités exercées par les professionnels de l’archivage aujourd’hui prenant en compte les changements survenus dans leur environnement. L’auteur insiste tout particulièrement sur la tension croissante ressentie par les professionnels entre ouverture des données et des archives et protection de la vie privée et du secret. Enfin, le chapitre 12 (Victoria Lemieux, Darra Hofman) étudie, via une revue de littérature, la manière dont la formation des professionnels de l’archivage devrait évoluer et propose, à la suite d’une analyse des études réalisées lors du projet InterPARES Trust, une classification des savoirs, savoir-faire et savoir-être désormais nécessaires aux professionnels de l’archivage pour exercer leur métier dans un contexte numérique et connecté.

En bref, cet ouvrage fournira aux différents professionnels de l’archivage en France, qu’ils travaillent comme records managers dans des organismes producteurs, comme archivistes dans des services d’archives publics comme privés, comme consultants ou comme formateurs dans des organismes d’enseignement supérieur et de recherche matière à réflexion. Ils y trouveront une clé d’entrée fort utile aux différents travaux réalisés dans le cadre du projet InterPARES Trust et un contrepoint aux débats professionnels survenus en France sur la même période.

Édouard Vasseur