
L’année 2026 marque le dixième anniversaire d’un tournant majeur pour l’archivistique caribéenne. C’est en effet en 2016 qu’a été créé, au sein de l’University of the West Indies, basée à Mona, en Jamaïque, le Master of Arts in Archives and Records Management, première formation d’archivistique de la région. La naissance de ce programme d’étude s’inscrit dans le cadre de l’affirmation de l’identité caribéenne, qui donne lieu à des réflexions scientifiques depuis la fin des années 1990 : il s’agit de promouvoir une mémoire et une culture commune, en valorisant des populations et des pratiques jusqu’alors mises de côté dans des sociétés encore très marquées par la colonisation et en cherchant à réévaluer la part de l’héritage de cette période dans les Caraïbes.
En archivistique, cette “caribéanisation” ne s’est véritablement opérée qu’à partir de 2016, grâce aux réflexions amorcées au sein de ce Master, dont le site internet précise que la finalité est à la fois de proposer une “formation accessible au niveau local” (les archivistes se formant jusqu’alors en Amérique du Nord ou au Royaume-Uni) afin de développer la profession dans les Caraïbes ; mais aussi de créer “un espace académique vital pour l’examen critique de la mémoire des Caraïbes et des pratiques archivistiques”. C’est ainsi que, dès 2018, paraît un premier ouvrage sur le sujet —Decolonizing the Caribbean record : An archives reader — recueil de 40 essais publié sous la direction de Jeannette Bastian, John Aarons, and Stanley Griffin. Puis, un an plus tard, s’est tenu, toujours dans le cadre du Master, un premier cycle de conférences intitulé : “Unlocking Caribbean Memory, Uncovering New Records : Discovering New Archives”.
Des interventions de ces trois journées d’étude est né l’ouvrage collectif Archiving caribbean identity. Records, community, and memory, toujours sous la direction des trois mêmes professeurs. Sur le modèle du précédent, il s’agit d’un recueil de 15 essais rédigés par des archivistes, des universitaires, mais aussi des géologues, artistes ou encore musiciens, tous issus des Caraïbes.
Chacun de ces chapitres, quoique portant sur des sujets très divers, nourrit une réflexion autour de la nécessité de reconsidérer ce que sont les archives caribéennes : dans des sociétés où l’écrit est arrivé avec les Européens au XVIe siècle, la notion d’archives telle que nous la concevons interroge. Tandis qu’une grande partie de la culture et de la mémoire caribéenne se transmettent en dehors des structures officielles, par l’oralité et le spectacle, par des pratiques multiples, dynamiques et fragiles, la question se pose de savoir comment “archiver” ces éléments constitutifs de l’identité de la région. Certes, nombre de services d’archives travaillent déjà en collaboration étroite avec des associations communautaires afin de conserver cette mémoire ; toutefois, il n’en reste pas moins que la distinction entre “archives officielles”, qui suivent le modèle européen, et “archives autres”, plus représentatives de la société caribéenne actuelle, perdure. Et, ce, malgré la volonté des archivistes, car les structures destinées à la conservation des documents patrimoniaux peinent à prendre en charge ces formats nouveaux. Cet ouvrage, pionnier en la matière, a donc pour but de combattre les silences des archives des Caraïbes, trop peu représentatives de la population qui y vit, à la fois par l’extension de la notion d’archives à des documents d’autres formats que l’écrit, et par une réinterprétation des archives existantes.
L’ouvrage se divise en deux parties, la première consacrée aux “Formats tangibles et intangibles” et la seconde aux “Collections vues à travers un filtre caribéen”. La première de ces parties propose au lecteur une exploration de ce que pourraient être des archives plus représentatives des Caraïbes actuelles : les huit chapitres qui la composent portent chacun sur un exemple de medium au travers duquel s’exprime l’identité caribéenne, qu’il s’agisse de la musique endémique des carnavals ou des chorales de Noël (chap. 1 & 3), de Twitter (chap. 2), ou encore des paysages de la région (chap. 5 et 8).
La seconde partie, quant à elle, apporte un regard nouveau sur les archives caribéennes déjà existantes, archives coloniales et post-coloniales constituées selon des modèles eurocentrés et qui tendent à invisibiliser une partie de la population des Caraïbes. Le chapitre 9, par exemple, issu des travaux de Tonia Sutherland, Linda Sturz et Paulette Kerr, met en avant les vies de trois femmes noires ayant participé à la résistance contre l’esclavage, par l’étude à la fois des archives écrites conservées aux National Archives du Royaume-Uni et des histoires circulant de bouche à oreille dans les îles caribéennes : le lien entre ces deux sources a ici permis aux autrices de compléter les silences des archives coloniales, afin de mettre en avant une histoire différente de celle officielle des régimes gouvernants des Caraïbes du XVIIIe siècle. Dans ce chapitre sont ainsi avancés des documents jusqu’alors ignorés des chercheurs et plus représentatifs de la population caribéenne, allant de collections privées (chap. 11 et 12) ou ecclésiastiques (chap. 14) aux timbres postaux (chap. 10).
Finalement, cet ouvrage très accessible pose les bases d’une réflexion autour de ce que doivent être les archives caribéennes, d’aujourd’hui et de demain. Il est possible de lui reprocher de ne pas assez aborder des aspects techniques de la collecte et de la conservation ou de se concentrer uniquement sur une petite partie des Caraïbes anglophones ; cependant, le caractère succinct et agréable de cet ouvrage explique aussi sa réussite : il propose aux étudiants et archivistes caribéens un ensemble de textes faisant autorité afin d’introduire dans leur travail les réflexions déjà proposées dans d’autres régions du monde autour de la décolonisation des archives.
Anaïs Vrinat



