
Randolph Conrad Head, professeur émérite à l’Université de Riverside (Californie) et historien seizimiste des aires germaniques et suisses approfondit dans cet ouvrage les points qu’il avait déjà creusés dans un précédent article de 2010[1]. Il y applique les méthodes comparatives à l’histoire de l’archivage européen, évoquant l’explosion documentaire qui sature les chancelleries dès le XVe s. et les questionnements pratiques qu’elle a inspirés. Les fonds cités sont en effet une des forces de l’auteur, qui pourtant le poussent à se concentrer sur l’Europe des Habsbourg : Archives Générales des Indes à Séville et les inévitables archives de la Couronne d’Espagne à Simancas ; mais également, dans le domaine germanique, les Nationaal Archief de La Haye aux Pays-Bas, les Staatsarchiv de Lucerne et celles de Wurtzbourg en Bavière.
Après les introductions d’usage et la délimitation des ambitions de l’ouvrage, la première partie est un exposé des pratiques documentaires de chancellerie et de justice à partir du XIIIe s., dans lequel Head inclut un long haut Moyen Âge dans une solution de continuité. L’obssession de la preuve se retrouve diffuse dans le Code et le Digeste, l’authentification de l’acte se retrouve noyée par une complexe signalisation. C’est de l’enregistrement au tabularium, où exercent les receveurs d’actes (tabelliones), que naît la publica fides, la réputation d’être tenu pour authentique. Dès l’Antiquité tardive, la puissance publique s’octroie ainsi le droit d’imposer le vrai aux actes privés devant une cour de justice. Head évoque ainsi le cartulaire comme registre, qui par sa pratique de la copie authentique bouleversa les mentalités sur la prépondérance de l’original. Au XIIe s., les campagnes d’archivage sont le fait de souverains dynamiques, utilisant ce levier comme un socle solide pour l’exercice de leur justice (inspirations byzantines et islamiques de Frédéric II). L’ensemble de ces éléments contribua à modifier en profondeur la conception romanisante du jus archivii.
La deuxième partie s’intitule très justement The challenges of accumulation (1400-) et dévoile toutes les problématiques de classification auxquelles ont dû faire face les conseillers, clercs et notaires. Alors qu’après 1350 l’augmentation de la coercition princière et l’exercice de la justice nécessitaient tant des nouvelles ressources pour l’écriture et le rangement, que des fournitures propres, la plupart des réponses échafaudées par un personnel spécialisé durèrent jusqu’au XVIIe s. Le cœur de cette partie est en réalité dédié à l’inventaire, entendu comme outil intellectuel : la quantité d’informations accordée aux layettes bénéficie ici d’un intéressant développement sur la « logique miroir » de trois acteurs (producteurs/instruments/documents); il est suivi de l’exemple bienvenu des pratiques d’enregistrements dans les cantons suisses (1500-1700). Le monde suisse, précisément, est une porte sur le monde germanique dont Head est spécialiste, fertile en archives dans la mesure où la culture politique de la négociation et de l’horizontalité réclamée des pouvoirs engendre une culture judiciaire très riche (civil litigation). Les défis à relever consistent ainsi autant à conserver traditionnellement des originaux en quantité croissante qu’à offrir un accès privilégié à des ayants-droits à des archives variées – contre l’usage qui voulait que l’archive soit secrète, objet du prince comme triple personne domaniale, privée et publique.
Vient ensuite, dans une nouvelle partie, l’évolution des principes archivistiques entre 1540 et 1650 et la question du registre qui trouve à l’époque moderne son point d’orgue comme outil de gestion (business of governance). L’incarnation de ces principes se retrouvent dans un homme, Philippe II d’Espagne “el rey papelero”, dont l’ambition étouffa Simancas. Ils suivirent deux chemins : la différenciation/spécialisation des espaces d’archives et un soin accru au document et au contenant. La délégation des chancelleries européennes à des services d’archives plus restreints et plus spécialisés conduisit non seulement à la floraison des dépôts, mais aussi à des changements dans les habitudes administratives en amont.
Une dernière partie conclusive cherche à « repenser » l’enregistrement des actes, leur compréhension et le discrimen de l’authenticité, ce dernier point illustré par l’exemple de l’école mauriste et germanopratine de Bernard de Montfaucon et Jean Mabillon. Elle fait suite, presque comme appendice, à la troisième partie.
L’ouvrage de Head est un passage incontournable de l’archivistique comme discipline historique, efficace et servi par un plan solide. On ne pourra que regretter une certaine mise en retrait des aires françaises et italiennes, ainsi qu’une relative économie de l’exemple que les démonstrations sur temps long ne parviennent pas à tout à fait compenser. Reste malgré tout une belle somme assez compacte et utile à tous, chercheurs confirmés ou étudiants débutants.
Gabriel Grelier
[1] « Archival Knowledge Cultures in Europe, 1400-1900 », Archival Science, 10, 3, 2010.
