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Randolph C. Head, Making archives in Early Modern Europe: proof, information, and political record keeping, 1400-1700. Cambridge, Cambridge University Press, 2019.

Randolph Conrad Head, professeur émérite à l’Université de Riverside (Californie) et historien seizimiste des aires germaniques et suisses approfondit dans cet ouvrage les points qu’il avait déjà creusés dans un précédent article de 2010[1]. Il y applique les méthodes comparatives à l’histoire de l’archivage européen, évoquant l’explosion documentaire qui sature les chancelleries dès le XVe s. et les questionnements pratiques qu’elle a inspirés. Les fonds cités sont en effet une des forces de l’auteur, qui pourtant le poussent à se concentrer sur l’Europe des Habsbourg : Archives Générales des Indes à Séville et les inévitables archives de la Couronne d’Espagne à Simancas ; mais également, dans le domaine germanique, les Nationaal Archief de La Haye aux Pays-Bas, les Staatsarchiv de Lucerne et celles de Wurtzbourg en Bavière.

Après les introductions d’usage et la délimitation des ambitions de l’ouvrage, la première partie est un exposé des pratiques documentaires de chancellerie et de justice à partir du XIIIe s., dans lequel Head inclut un long haut Moyen Âge dans une solution de continuité. L’obssession de la preuve se retrouve diffuse dans le Code et le Digeste, l’authentification de l’acte se retrouve noyée par une complexe signalisation. C’est de l’enregistrement au tabularium, où exercent les receveurs d’actes (tabelliones), que naît la publica fides, la réputation d’être tenu pour authentique. Dès l’Antiquité tardive, la puissance publique s’octroie ainsi le droit d’imposer le vrai aux actes privés devant une cour de justice. Head évoque ainsi le cartulaire comme registre, qui par sa pratique de la copie authentique bouleversa les mentalités sur la prépondérance de l’original. Au XIIe s., les campagnes d’archivage sont le fait de souverains dynamiques, utilisant ce levier comme un socle solide pour l’exercice de leur justice (inspirations byzantines et islamiques de Frédéric II). L’ensemble de ces éléments contribua à modifier en profondeur la conception romanisante du jus archivii.

La deuxième partie s’intitule très justement The challenges of accumulation (1400-) et dévoile toutes les problématiques de classification auxquelles ont dû faire face les conseillers, clercs et notaires. Alors qu’après 1350 l’augmentation de la coercition princière et l’exercice de la justice nécessitaient tant des nouvelles ressources pour l’écriture et le rangement, que des fournitures propres, la plupart des réponses échafaudées par un personnel spécialisé durèrent jusqu’au XVIIe s. Le cœur de cette partie est en réalité dédié à l’inventaire, entendu comme outil intellectuel : la quantité d’informations accordée aux layettes bénéficie ici d’un intéressant développement sur la « logique miroir » de trois acteurs (producteurs/instruments/documents); il est suivi de l’exemple bienvenu des pratiques d’enregistrements dans les cantons suisses (1500-1700). Le monde suisse, précisément, est une porte sur le monde germanique dont Head est spécialiste, fertile en archives dans la mesure où la culture politique de la négociation et de l’horizontalité réclamée des pouvoirs engendre une culture judiciaire très riche (civil litigation). Les défis à relever consistent ainsi autant à conserver traditionnellement des originaux en quantité croissante qu’à offrir un accès privilégié à des ayants-droits à des archives variées – contre l’usage qui voulait que l’archive soit secrète, objet du prince comme triple personne domaniale, privée et publique.

Vient ensuite, dans une nouvelle partie, l’évolution des principes archivistiques entre 1540 et 1650 et  la question du registre qui trouve à l’époque moderne son point d’orgue comme outil de gestion (business of governance). L’incarnation de ces principes se retrouvent dans un homme, Philippe II d’Espagne “el rey papelero”, dont l’ambition étouffa Simancas. Ils suivirent deux chemins : la différenciation/spécialisation des espaces d’archives et un soin accru au document et au contenant. La délégation des chancelleries européennes à des services d’archives plus restreints et plus spécialisés conduisit non seulement à la floraison des dépôts, mais aussi à des changements dans les habitudes administratives en amont.

Une dernière partie conclusive cherche à « repenser » l’enregistrement des actes, leur compréhension et le discrimen de l’authenticité, ce dernier point illustré par l’exemple de l’école mauriste et germanopratine de Bernard de Montfaucon et Jean Mabillon. Elle fait suite, presque comme appendice, à la troisième partie.

L’ouvrage de Head est un passage incontournable de l’archivistique comme discipline historique, efficace et servi par un plan solide. On ne pourra que regretter une certaine mise en retrait des aires françaises et italiennes, ainsi qu’une relative économie de l’exemple que les démonstrations sur temps long ne parviennent pas à tout à fait compenser. Reste malgré tout une belle somme assez compacte et utile à tous, chercheurs confirmés ou étudiants débutants.

Gabriel Grelier


[1] « Archival Knowledge Cultures in Europe, 1400-1900 », Archival Science, 10, 3, 2010.

Damien Hamard, Des paléographes aux archivistes. L’Association des archivistes français au cœur des réseaux professionnels (1970-2010), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020, 468 pages.

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L’événement est d’importance : la première thèse française en archivistique, soutenue à l’université d’Angers en décembre 2015, vient d’être publiée aux Presses universitaires de Rennes. L’auteur, Damien Hamard, aujourd’hui directeur adjoint du service commun de documentation de l’université d’Angers, a choisi de s’intéresser aux réseaux professionnels d’archivistes, en se focalisant sur le principal d’entre eux, l’Association des archivistes français. Il n’en retrace pas l’histoire sur le temps long – l’association a été fondée en 1904 –, mais concentre son propos sur une période de quarante ans bien particulière, entre 1970 et 2010, au cours de laquelle l’AAF a cessé d’être ce qu’il appelle un « club chartiste » pour devenir le reflet d’une profession en pleine explosion. Le choix de fixer le terminus a quo en 1970 peut se comprendre, même s’il ne correspond à aucun événement précis dans l’histoire de l’association  : la mécanographie amène les archivistes à réfléchir au nouveau support d’information que constitue l’électronique – on ne parle pas encore de numérique ou de digital –, et les premières formations universitaires, vient rompre le monopole de fait de l’École des chartes dans la formation des archivistes, apparaissent. Le terminus ad quem fixé en 2010 est plus arbitraire – D. Hamard ne s’en cache pas dans l’introduction –, mais correspond à l’intégration de la direction des Archives de France dans une grande direction générale des patrimoines et à l’essoufflement du mouvement de création de formations universitaires.

D. Hamard puise à plusieurs sources, complétées par une riche bibliographie : les archives de l’association elle-même, qu’elle soient déposées aux Archives nationales ou encore conservées par l’association elle-même, ainsi que celles de la direction des Archives de France ; des entretiens avec des acteurs clés de la période – anciens présidents de l’association ou directeurs des Archives de France, employés permanents de l’association, mais aussi quelques administrateurs, principalement issus des formations universitaires et du Collectif que leurs anciens étudiants ont formé ; la littérature professionnelle, et notamment les publications de l’AAF ; les forums sur Minitel puis sur Internet mis à disposition par l’association – source intéressante, heureusement conservée par un adhérent mais non intégrée dans le fonds d’archives de l’association.

L’ouverture du propos permet de prendre connaissance de la situation en 1970 : présentation du système archivistique français, de l’AAF et des liens consanguins qui l’unissent à la direction des archives de France – incarnée par la figure de Michel Duchein –, ainsi que des autres réseaux professionnels existants – Société de l’École des chartes, associations de bibliothécaires, sociétés savantes, Conseil international des archives. Puis D. Hamard s’attache à examiner les grandes mutations connues par la profession d’archiviste entre 1970 et 2010, qu’elles ressortent du droit – avec la publication des trois lois de 1978-1979 et leur évolution depuis cette date –, de l’administration – déconcentration, décentralisation, réforme de l’État, ici sans doute caricaturalement réduite la seule Révision générale des politiques publiques de 2007 –, de l’évolution des publics – notamment le rôle des généalogistes –, de l’intégration croissante aux problématiques culturelles – chapitre fort court – ou de la place grandissante des technologies de l’information – diffusion de l’informatique et importance des concepts de records management, curieusement positionné dans cette partie, ou de records continuum dont la faible résonance en France n’est qu’effleurée. Dans cette partie, sans doute la moins satisfaisante du livre, il est regrettable de ne ménager finalement aucune place aux évolutions des pratiques professionnelles des archiviste en tant que telles.

La troisième partie de l’ouvrage nous plonge dans le fonctionnement de l’association : évolution du nombre et de l’origine des membres – grâce aux fichiers conservés par l’association, même si l’analyse aurait pu être poussée plus loin pour étudier les non-adhésions ou les non-réadhésions –, évolution de l’organisation de l’association et de sa gouvernance – création des groupes régionaux puis des sections –, place accordée aux « marginaux » et aux « exclus »  – curieux titre pour évoquer les relations avec les formations universitaires. Une des principales conclusions auxquelles aboutit D. Hamard – à laquelle nous adhérons tout particulièrement – est le poids de la section des archivistes départementaux dans la profession, pendant les années étudiées, au détriment d’autres segments de celle-ci. Une étude parallèle du réseau animé par la direction des archives de France aboutirait, sans aucun doute, aux mêmes conclusions.

La fin du livre analyse la place que l’association tient dans la profession d’archiviste en France. Elle a joué un rôle notable dans la définition de la doctrine, par ses publications et ses groupes de travail qui ont accompagné la structuration de la formation professionnelle, la conception d’un référentiel métier et la certification des compétences. Au-delà, l’AAF est un véritable acteur institutionnel entretenant des relations plus ou moins complexes avec la direction des archives de France, les autres associations professionnelles (d’archivistes comme de bibliothécaires) ou encore les représentants des services producteurs et des publics (universitaires comme généalogistes). Les outils de communication utilisés par l’AAF, ainsi que les actions de lobbying mises en œuvre, sont naturellement intégrées à l’analyse.

En conclusion, D. Hamard évoque une association qui apparaît, pendant ces quarante années, comme un pôle de stabilité au sein d’un univers mouvant. Si la technicité a constamment été mise en avant pour garantir l’unité de la profession, elle ne permet d’aboutir, selon lui, qu’à un statu quo imparfaitement révélateur d’une association qui a du mal à travailler de manière pérenne avec d’autres communautés professionnelles, prenant le risque de se focaliser sur le plus petit dénominateur commun à la profession.

Ponctuée, au fil du texte, de tableaux et de graphiques, l’étude de D. Hamard est également dotée de riches et fort abondantes annexes, notamment une très utile chronologie de l’association, un recensement des questions professionnelles étudiées ou des vœux présentés à l’occasion des assemblées générales.

Le tableau que D. Hamard brosse de l’histoire très immédiate de l’AAF est stimulant, surtout quand on en a été soi-même témoin, même indirect. Il faut cependant regretter qu’il insiste trop, à notre sens, sur la place des archivistes formés dans les masters universitaires, sur leur relation avec l’association et leur place dans celle-ci – biais compréhensible eu égard à son parcours de formation. Le sujet ne pouvait bien évidemment être éludé, au regard de l’évolution du contexte de formation professionnelle, et D. Hamard le traite fort bien. Mais ce tropisme l’a empêché – par manque de temps peut-être – d’étudier les autres forces centripètes, notamment au chapitre XVIII où la place et le rôle de l’Association des archivistes de l’Église de France est à peine esquissé et où la création du Club des responsables de politiques et projets d’archivage (CR2PA) n’est même pas évoquée.

Enfin, il est impossible en tant que professeur à l’École nationale des chartes, de lire cet ouvrage sans s’interroger sur la place qu’occupe cette école et ses élèves et étudiants dans la profession d’archiviste, place que Christine Nougaret avait interrogée il y a quelques années (« L’École des chartes forme-t-elle encore des archivistes ? », La Gazette des archives, n° 208, 2007, p. 23-29). Même s’il ne l’affirme pas assez clairement, D. Hamard reconnaît que si la profession et l’association se sont développées, c’est grâce aux chartistes qui ont joué un rôle capital dans cette histoire, en développant les formations universitaires et en acceptant d’ouvrir leur « club » à ces nouveaux venus. La place des chartistes dans la profession s’est-elle pour autant normalisée ? Rien n’est moins sûr. Il serait intéressant d’étudier le rapport que l’École nationale des chartes et les chartistes entretiennent avec l’association aujourd’hui : les chartistes archivistes se présentent-ils avant tout comme chartistes ou archivistes ? Combien de chartistes, notamment archivistes en poste dans un service d’archives, sont aujourd’hui membres de l’association ? L’ouverture de l’association aux archivistes formés en dehors de l’ École des chartes a-t-elle eu des conséquences en termes d’adhésion, de non adhésion ou de non renouvellement de l’adhésion par des chartistes ? Toutes questions qui font écho au témoignage de Christine Martinez (p. 189), ancienne présidente de l’association entre 2007 et 2010 et chartiste, qui constate le manque de lien entre l’École et l’AAF, l’absence de représentation des élèves de l’École dans le Collectif regroupant les associations d’étudiants constitué en 2003 et l’absence de réponse des élèves de l’École à ses sollicitations de l’époque.

Édouard Vasseur