Séance du 30 janvier 2026. — Emmanuelle Sibeud (Université Paris-8 et IDHES-UMR 8533), Les archives d’une dépendance coloniale : Sainte-Marie de Madagascar, 1750-2004.

Emmanuelle Sibeud, professeure des universités à l’université Paris-8 et membre du laboratoire IDHES-UMR 8533, dirige avec Béatrice Touchelay (université de Lille-Institut de Recherches Historiques du Septentrion) une ANR consacrée aux chiffres en situation impériale et coloniale qui va publier en mai 2026 un ouvrage intitulé Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe-XXe siècle. Elle propose une étude de cas portant sur l’île de Sainte-Marie-de-Madagascar, dépendance de la France qui a entretenu, en raison du statut de ses habitants, des liens particuliers avec l’hexagone jusqu’en 1973 avant que les liens ne soient totalement dénoués en 2004.

En introduction, elle rappelle que si la tradition d’histoire coloniale est longue, la génération d’historiens et d’historiennes à laquelle elle appartient n’a pas vécu directement la colonisation et a été marquée par l’arrivée des études post-coloniales et décoloniales, par l’importance des circulations scientifiques transnationales et par deux questionnements majeurs, la nature des savoirs coloniaux et l’existence ou non d’une spécificité coloniale. Elle ajoute, parlant de la thématique choisie par ce séminaire — les archives coloniales —, qu’il ne lui semble pas pertinent de partir systématiquement sur l’idée d’une spécificité coloniale, que le pluriel est préférable au singulier et qu’au-delà de l’éclatement de la conservation des fonds, il est important de prendre en compte l’existe de contre-archives — par exemple, les archives du chartiste Paul Viollet.

Après avoir rapidement présenté l’île de Sainte-Marie, sa géographie, sa population et les conditions de sa découverte, E. Sibeud explique que son occupation par la France n’est continue qu’à partir de 1818, malgré un traité de cession signé en 1750, et que son intérêt principal réside dans son statut et celui de ses habitants. La loi de 1833 qui interdit de faire une distinction entre sujets français des colonies s’ils sont libres fait en effet des hommes libres de Sainte-Marie des sujets français de plein exercice, qui deviennent de facto citoyens en 1848. Si les Saint-Mariens disposent d’un état civil et d’une justice de paix depuis 1819, sont recrutés par la Marine et participent à la conquête de Madagascar, ils ne peuvent voter. Conscients de leur statut de citoyens, ils s’efforcent d’obtenir la pleine naturalisation mais sont confrontés à l’hostilité de l’administration coloniale qui s’efforce de les rabaisser à l’état de sujets français. Saint-Mariens comme administrations s’opposent jusqu’à l’indépendance, en utilisant chacun les moyens à leur disposition : pour les premiers, grèves multiples (arrêts de travail, refus d’acquittement de l’impôt ou de participation aux instances judiciaires), manifestations, recours judiciaires jusqu’à la cour de cassation ; pour les seconds, affirmation d’un discours raciste, recours judiciaires mais aussi chômage technique, notamment dans la tenue de l’état civil ou la fourniture de certains services comme l’instruction. Si la double citoyenneté est reconnue aux Saint-Mariens en 1960, elle n’est pas reprise dans les seconds accords de 1973 et la cour de cassation refuse en 2004 de rendre à un Saint-Marien sa double nationalité.

Pour E. Sibeud, la figure de Joachim Firinga incarne la résistance des Saint-Mariens à ce refus de l’administration de reconnaître la pleine citoyenneté des Saint-Mariens. Pleinement conscient du caractère impérial et non local de la question du statut des Saint-Mariens, il utilise ses relations à la Réunion et en hexagone pour répondre aux objections de l’administration coloniale et active le réseau des députés coloniaux de couleur comme Blaise Diagne. En conclusion, E. Sibeud insiste sur la tendance de la France à créer des sans-papiers en niant les droits individuels des colonisés et sur l’agentivité des Saint-Mariens qu’il n’est pas aisé de déceler en raison du morcèlement des archives coloniales. Elle appelle au recueil de nouveaux récits, à la nécessité de mieux repérer les fonds complémentaires — notamment localement — et à l’exploitation au mieux des outils numériques pour faire circuler les archives entre dépôts.