Après avoir rappelé l’importance du dialogue entre chercheurs et archivistes dont le rôle de médiateurs est fondamental pour la mise en relations des premiers avec les archives, Marie Houllemare, professeur ordinaire à l’université de Genève et responsable de l’Unité d’histoire moderne, ouvre son propos par une réflexion sur la relation de la dimension coloniale et de la dimension impériale telle qu’elle transparaît dans les archives et leurs usages passés et présents. À la suite de Jane Burbank et Frederick Cooper qui définissent l’empire comme « une grande entité politique, expansionniste ou ayant une mémoire de l’expansion » (Empires in world history, 2010), elle insiste en particulier sur la contribution décisive des archives à l’assise intellectuelle et politique de l’imaginaire impérial. Elle place délibérément son approche sous la double influence de Bruno Latour (La fabrique du droit, 2002) et d’Ann Laura Stoler (Along the Archival Grain, 2008) qui invitent à lire dans les archives de lieux de conflit et de résolution de conflits individuels et collectifs.
S’arrêtant en premier lieu sur les archives coloniales au prisme de l’institution et de la pratique judiciaires, qu’elle a récemment exploré à travers son ouvrage Justices d’empire. La répression dans les colonies françaises au XVIIIe siècle (2024), M. Houllemare commence par retracer le destin varié et parfois négligé des archives des tribunaux français outre-mer durant la période d’Ancien Régime. Des processus de sélection y sont à l’œuvre pour des raisons logistiques et juridiques – destruction des dossiers où les esclaves noirs sont seuls partie prenante et donc non susceptibles de recours – et entraînent une forme de dissimulation, voire d’invisibilisation de certaines populations dans les documents aujourd’hui conservés. La parole des esclaves, en principe interdite en justice, trouve toutefois à se frayer une voie pour des raisons pratiques et judiciaires (témoignages, demandes de liberté). Elle requiert l’attention spéciale des chercheurs invités ainsi à situer correctement ces éléments, cueillis dans une zone grise de la pratique des tribunaux.
Dans un deuxième temps, les archives impériales sont appréhendées, dans le cas français, à la faveur de l’examen des archives disponibles en métropole, à Paris et à Versailles. La lente émergence d’une réalité institutionnelle coloniale (1710, Bureau des colonies) et la sédimentation progressive d’un savoir colonial institué (1716 collection des actes souverains de la Marine et 1720, Dépôt des cartes et plans de la Marine) franchit un seuil majeur dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Le projet de dépôt des papiers publics des colonies (DPPC), d’abord pragmatique et opportuniste (Rochefort, 1765) puis prospectif et pro-actif (Versailles, 1776) accompagne la mise en place d’un gouvernement de l’empire par les papiers.
Le cas des actes de grâce concédés à des individus résidents dans les colonies vient enfin se glisser dans l’interstice conceptuel ménagé entre archives coloniales et impériales. En théorie instrument de la seule souveraineté du roi, qui l’exprime en métropole par truchement de sa Grande Chancellerie, la grâce chemine jusqu’au Conseil du roi par le moyen du Secrétariat d’État de la Marine qui, dans certains cas (brevets de grâce), couronne seul l’édifice judiciaire mis en place au nom de l’expression du pardon souverain du monarque. Ce dernier gouverne ainsi par le pardon et la rémission un empire dont la réalité coloniale, cependant, est marquée par un iter administratif qui obéit à une logique séparée.
À bien des égards, le prisme judiciaire constitue une spécificité du cas colonial français où l’absence de corps intermédiaires (hors la milice) place le monde des colons directement face à la justice du roi ainsi sommée de réguler non seulement un corps social soumis à une violence symbolique et réelle mais aussi des horizons politiques qui ne trouvent pas d’issue réglementée en dehors d’une jurisprudence qui s’efforce d’asseoir l’autorité royale dans un contexte très spécifiquement dépourvu d’autres relais traditionnels. Ces conclusions invitent à prolonger le regard dans les dossiers personnels conservés dans la série COL E des Archives nationales d’outre-mer et provenant du Bureau du contentieux des colonies, significativement créé la même année que le DPPC. Le projet « Masculinités esclavagistes » (Université de Genève, coord. M. Houllemare) permettra d’en prendre la mesure.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Olivier Poncet (12 novembre 2025). Séance du 7 novembre 2025. – Marie Houllemare (Université de Genève), Archives coloniales, archives impériales ? Le cas de la France d’Ancien Régime. Administration et archives, XVIe-XXIe siècle. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/154wd