Séance du 21 novembre 2025. – Rahul Markovits (École normale supérieure de Paris-PSL), Les pièges de l’archive impériale : le cas des compagnies des Indes orientales.

Rahul Markovits, maître de conférences HDR à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, revient tout d’abord sur l’institution des compagnies de commerce occidentales. Créées au XVIIe siècle pour l’essentiel, à partir de la première d’entre elles, l’East India Company (EIC) anglaise fondée en 1600, les plus importantes sont la Vereenigde Oostindische Compagnie hollandaise (1602) et la Compagnie des Indes orientales française (1664). Ces sociétés commerciales destinées à l’exploitation du trafic entre l’Europe et les territoires situés à l’est du Cap de Bonne Espérance mobilisent d’importants capitaux et subissent les contre-coups des affrontements politiques des puissances européennes. C’est ainsi que les Anglais refluent vers l’Inde à la fin du XVIIe siècle où ils développent fortement leur implantation. L’organigramme de l’EIC tel qu’il apparaît à la fin du XVIIIe siècle fait ressortir l’importance de la Court of Directors à Londres qui concentre des archives imposantes en provenance des différentes factories dont la principale est bientôt celle de Calcutta où réside le gouverneur général.

Les archives produites par la Compagnie, ordonnées selon un plan de classement alphabétique relativement récent (après 1967) sont le reflet de l’importance de l’information comme outil de gouvernement et comme source de profits. Une partie des fonds s’arrêtent en 1858, avec le passage du gouvernement de l’Inde à l’Empire britannique (British Raj), d’autres prennent fin en 1947 avec l’indépendance. Les principales séries sont la série B (Court of Directors), la série E (correspondance avec les factories et les comptoirs), la série F (Board of control qui dépend directement du gouvernement, institué en 1784 et qui voit passer une partie de la correspondance), la série G (Factory records) ou encore la série P (registres délibératifs des différentes présidences). Le fonds, imposant ensemble de 14 kml, a été confié en 1982 à la British Library (Asia, Pacific and Africa Collections, naguère Oriental and India Office Collections ; OIOC). Il fait l’objet d’une numérisation croissante par les soins d’une société privée (Adam Matthew) qui met ainsi les principales séries à la disposition d’un public capable de payer l’abonnement très onéreux pour ce faire, ce qui ne manque pas de créer des biais et des asymétries dans l’accès à ces ressources.

R. Markovits introduit ensuite quelques travaux récents qui aident à mieux définir la nature exacte de ces archives hybrides, entre archives commerciales, coloniales ou impériales. Le travail de Miles Ogborn (Indian Ink. Script and Print in the Making of English East India Company, 2007) s’intéresse à la circulation de l’écrit et de l’imprimé et décrit un monde de papiers dont il s’attache à catégoriser les différentes composantes. Il soutient l’idée que l’écrit agit comme un antidote à la défiance, par le caractère collégial des délibérations consignées par écrit et la responsabilité collective (accountability) qui en découle. Philip J. Stern, pour sa part, revient dans son ouvrage The Company State. Corporate Sovereignty and the Early Modern Foundation of the British Empire in India (2012) sur la nature exacte des compagnies des Indes, spécialement l’EIC dont l’octroi en sa faveur du droit de lever l’impôt en 1765 en a fait une puissance territoriale supérieure par le nombre de contribuables (20 millions) à l’Angleterre de la même époque (8 millions). Les archives de cette Compagnie-État ne s’en sont pas pour autant ressenties car la mutation en réalité n’a pas été si radicale par rapport à la situation du XVIIe siècle. Plus directement centré sur la question des archives, Asheesh Kapur Siddique (The Archives of Empire. Knowledge, Conquest and the Making of the Early Modern British World, 2024) accentue le propos et plaide, lui, pour penser la mutation en termes archivistiques selon un raisonnement qui se veut radial, à l’échelle de tout l’Empire et pas seulement de l’Inde, où les dispositifs gouvernementaux, principalement à l’époque de Warren Hastings, intègrent les normes mogholes dans les institutions britanniques (et donc dans la forme et le contenu des documents).

Commentant son étude récente parue dans la revue Le Temps des médias, R. Markovits présente les Considerations on Indian Affairs de William Bolts paru en 1772. Dénonciation de l’intérieur de la politique de Robert Clive – Bolts est un ancien employé de l’EIC au Bengale –, cette publication volumineuse rassemble près de 800 pages de documents originaux édités et assortis d’un glossaire de mots destinés à souligner l’authenticité des pièces publiées. Bolts prend à témoin l’opinion publique au moyen des archives de l’EIC soudainement retournées contre elle, avec la revendication appuyée que « facts are obstinate things » où l’usage critique des sources pénètre dans l’arène des débats publics et politiques, à l’image des bella diplomatica du siècle précédent.

Concluant son propos, R. Markovits revient sur la genèse de son étude du destin de Ahmad Khan, venu de l’Inde occidentale à Londres, en passant par l’Empire ottoman et la France révolutionnaire. Outre le rôle du hasard et de l’inventivité dont il convient de faire preuve, les biais de la traduction par les contemporains de diverses pièces se joignent aux erreurs des métadonnées des catalogues (en l’espèce de la British Library) qui reprennent de manière abusive des conclusions erronées des juges anglais de l’époque, amenant en définitive le chercheur à la conclusion des pièges que recèlent, à des degrés divers et des stades variables de leur fabrication, l’archive impériale.

Olivier Poncet
Olivier Poncet

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Olivier Poncet (3 décembre 2025). Séance du 21 novembre 2025. – Rahul Markovits (École normale supérieure de Paris-PSL), Les pièges de l’archive impériale : le cas des compagnies des Indes orientales. Administration et archives, XVIe-XXIe siècle. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/159z4


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