Tous les articles par Edouard Vasseur

Séance du 21 mai 2026. Décoloniser les archives coloniales ? Table-ronde avec Fabienne Chamelot (Centre Jean-Mabillon et DYPAC-UVSQ), Bérengère Piret (Université catholique de Louvain-Archives de l’Etat en Belgique) et Romain Joulia (Archives nationales d’outre-mer).

1. Décoloniser : une démarche heuristique

Depuis les années 1970, la décolonisation des savoirs est à l’agenda de la communauté scientifique. Partant du postulat que les savoirs occidentaux sont hégémoniques, cette théorie s’efforce de légitimer d’autres systèmes de connaissances. Or l’archivistique, en tant que science, ne contribue-t-elle pas à cette hégémonie des savoirs occidentaux et à la négation des autres systèmes de connaissances ? Dans quelle mesure les théories décoloniales ont-elles influencé la pensée archivistique dans le monde dans les dernières décennies ? L’archivistique, en tant que science, peut-elle faire l’objet d’une décolonisation et si oui, comment ? Dans quelle mesure enfin les différentes situations coloniales – pour reprendre l’expression de Georges Balandier – influent-elles sur la manière d’appréhender ces questions ?

2. Décoloniser : une démarche archivistique

Services d’archives et archivistes mettent en œuvre tout un ensemble de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être hérités de leur formation et de leur déontologie professionnelle, qui se traduisent au quotidien dans les opérations concrètes d’évaluation, de sélection, de tri, de description et d’indexation, de conservation, d’accès et de valorisation. Dans quelle mesure ces dernières doivent-elles réévaluées et modifiées à l’aune du questionnement autour de la décolonisation des savoirs et des archives ? Comment cette approche se traduit-elle plus particulièrement dans un établissement qui, comme les Archives nationales d’outre-mer, est voué à la conservation d’archives associées à la colonisation européenne ? Qu’implique-t-elle dans la définition de la politique du service ?

3. Décoloniser : une démarche partagée

Le Conseil international des archives, lors de la Conférence internationale de la table ronde des archives (CITRA) de Cagliari, en 1977, a mis en avant la notion de patrimoine commun. Décoloniser des archives coloniales, dans la mesure où celles-ci concernent à la fois pays colonisateurs et pays colonisés, mais aussi, au sein de chacun de ces pays, différents types de communautés, constitue une démarche d’autant plus complexe que l’espace et le temps peuvent avoir exacerbé les tensions. Est-il possible aujourd’hui de mettre en œuvre une démarche partagée dans la gestion des archives coloniales et, si oui, comment ? Comment peut-on prendre en compte les intérêts parfois divergents des différents acteurs ? En quoi les approches de travail participatif avec les publics sur des archives non coloniales peuvent-elles constituer des sources d’inspiration ?

Séance du 30 janvier 2026. — Emmanuelle Sibeud (Université Paris-8 et IDHES-UMR 8533), Les archives d’une dépendance coloniale : Sainte-Marie de Madagascar, 1750-2004.

Emmanuelle Sibeud, professeure des universités à l’université Paris-8 et membre du laboratoire IDHES-UMR 8533, dirige avec Béatrice Touchelay (université de Lille-Institut de Recherches Historiques du Septentrion) une ANR consacrée aux chiffres en situation impériale et coloniale qui va publier en mai 2026 un ouvrage intitulé Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe-XXe siècle. Elle propose une étude de cas portant sur l’île de Sainte-Marie-de-Madagascar, dépendance de la France qui a entretenu, en raison du statut de ses habitants, des liens particuliers avec l’hexagone jusqu’en 1973 avant que les liens ne soient totalement dénoués en 2004.

En introduction, elle rappelle que si la tradition d’histoire coloniale est longue, la génération d’historiens et d’historiennes à laquelle elle appartient n’a pas vécu directement la colonisation et a été marquée par l’arrivée des études post-coloniales et décoloniales, par l’importance des circulations scientifiques transnationales et par deux questionnements majeurs, la nature des savoirs coloniaux et l’existence ou non d’une spécificité coloniale. Elle ajoute, parlant de la thématique choisie par ce séminaire — les archives coloniales —, qu’il ne lui semble pas pertinent de partir systématiquement sur l’idée d’une spécificité coloniale, que le pluriel est préférable au singulier et qu’au-delà de l’éclatement de la conservation des fonds, il est important de prendre en compte l’existe de contre-archives — par exemple, les archives du chartiste Paul Viollet.

Après avoir rapidement présenté l’île de Sainte-Marie, sa géographie, sa population et les conditions de sa découverte, E. Sibeud explique que son occupation par la France n’est continue qu’à partir de 1818, malgré un traité de cession signé en 1750, et que son intérêt principal réside dans son statut et celui de ses habitants. La loi de 1833 qui interdit de faire une distinction entre sujets français des colonies s’ils sont libres fait en effet des hommes libres de Sainte-Marie des sujets français de plein exercice, qui deviennent de facto citoyens en 1848. Si les Saint-Mariens disposent d’un état civil et d’une justice de paix depuis 1819, sont recrutés par la Marine et participent à la conquête de Madagascar, ils ne peuvent voter. Conscients de leur statut de citoyens, ils s’efforcent d’obtenir la pleine naturalisation mais sont confrontés à l’hostilité de l’administration coloniale qui s’efforce de les rabaisser à l’état de sujets français. Saint-Mariens comme administrations s’opposent jusqu’à l’indépendance, en utilisant chacun les moyens à leur disposition : pour les premiers, grèves multiples (arrêts de travail, refus d’acquittement de l’impôt ou de participation aux instances judiciaires), manifestations, recours judiciaires jusqu’à la cour de cassation ; pour les seconds, affirmation d’un discours raciste, recours judiciaires mais aussi chômage technique, notamment dans la tenue de l’état civil ou la fourniture de certains services comme l’instruction. Si la double citoyenneté est reconnue aux Saint-Mariens en 1960, elle n’est pas reprise dans les seconds accords de 1973 et la cour de cassation refuse en 2004 de rendre à un Saint-Marien sa double nationalité.

Pour E. Sibeud, la figure de Joachim Firinga incarne la résistance des Saint-Mariens à ce refus de l’administration de reconnaître la pleine citoyenneté des Saint-Mariens. Pleinement conscient du caractère impérial et non local de la question du statut des Saint-Mariens, il utilise ses relations à la Réunion et en hexagone pour répondre aux objections de l’administration coloniale et active le réseau des députés coloniaux de couleur comme Blaise Diagne. En conclusion, E. Sibeud insiste sur la tendance de la France à créer des sans-papiers en niant les droits individuels des colonisés et sur l’agentivité des Saint-Mariens qu’il n’est pas aisé de déceler en raison du morcèlement des archives coloniales. Elle appelle au recueil de nouveaux récits, à la nécessité de mieux repérer les fonds complémentaires — notamment localement — et à l’exploitation au mieux des outils numériques pour faire circuler les archives entre dépôts.

Édition 2025-2026 du séminaire – Qu’est-ce qu’une archive coloniale ?

Les archives coloniales ont fait leur apparition en tant que telles dans le vocabulaire administratif au cours du XIXe siècle. Leur passage au singulier, principalement à partir du XXIe siècle a signé leur avènement comme objet propre de la recherche en sciences sociales. Pensés désormais en tant qu’instruments, révélateurs ou dissimulateurs de la domination coloniale, ces documents sont devenus un enjeu tout à la fois politique, mémoriel et scientifique. De Ranajit Guha (1982) à Ann Laura Stoler (2008), les chercheurs ont proposé de questionner le contexte de production de ces documents et d’aller tantôt « contre le fil des archives » et tantôt au contraire de le suivre (against/along the grain), selon le point de vue épistémologique adopté.

L’archive coloniale possède-t-elle des spécificités par rapport à d’autres archives administratives émanés de tel ou tel pouvoir et quelles sont-elles ? Peut-on penser les colonies sans les archives ou au contraire seraient-ce les archives qui feraient exister les colonies ? Objet construit par l’historiographie, l’archive coloniale peut-elle ou doit-elle être déconstruite ? Sa normalisation aboutit-elle à sa banalisation ou à une meilleure compréhension de sa portée historique ? Les demandes actuelles de restitution obéissent-elles à des aspirations patrimoniales, heuristiques ou géopolitiques ? Ce sont toutes ces questions, et d’autres encore, posées sous l’angle du rapport des archives à  l’administration, que le séminaire entend aborder cette année.

Programme des séances

Vendredi 24 octobre 2025 (matin, 10 h 00-12 h 30)

Olivier Poncet (École nationale des chartes-PSL-École des hautes études en sciences sociales), Introduction. Les colonies font-elles exister les archives coloniales ?

Vendredi 7 novembre 2025

Marie Houllemare (Université de Genève), Archives coloniales, archives impériales ? Le cas de la France d’Ancien Régime.

Vendredi 21 novembre 2025

Rahul Markovits (École normale supérieure de Paris-PSL), Les silences de l’archive impériale. Le cas des compagnies des Indes orientales.

Vendredi 30 janvier 2026

Emmanuelle Sibeud (Université Paris-8 et IDHES-UMR 8533), Les archives d’une dépendance coloniale : Sainte-Marie de Madagascar, 1750-2004.

Vendredi 20 mars 2026

Thierry Guillopé (ENS Lyon, CHS et LARHRA) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes-PSL-Chaire Unesco « Les archives au service des nations et des sociétés africaines »), Les archives de l’Algérie à la période coloniale : constitution, contentieux, actualités (des années 1830 à nos jours).

Vendredi 17 avril 2026

Monica Cardillo (Nantes Université-Institut universitaire de France), Le rôle des archives coloniales dans la compréhension du droit.

Vendredi 22 mai 2026

Décoloniser les archives coloniales ? Table-ronde avec Fabienne Chamelot (Centre Jean-Mabillon et DYPAC-UVSQ), Bérengère Piret (Université catholique de Louvain-Archives de l’Etat en Belgique) et Romain Joulia (Archives nationales d’outre-mer).

Lieu : École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, salle Léopold-Delisle au rez-de-chaussée

Horaire : une fois par mois environ, le vendredi, de 14 h 30 à 17 h 00 (sauf le vendredi 24 octobre 2025, 10 h 00-12 h 30)

L’entrée du séminaire est libre, dans les limites des places disponibles.

Il est possible d’assister au séminaire à distance par visioconférence, sur inscription auprès de edouard.vasseur@chartes.psl.eu.

Édouard VASSEUR (École nationale des chartes-Chaire UNESCO « Les archives au service des nations et des sociétés africaines »), À l’heure de la post-vérité, la preuve par les archives est-elle encore audible ?

En introduction, Édouard Vasseur rappelle que si le terme « post-vérité » a fait une entrée remarquée dans l’espace public en 2016, il recouvre en fait une réalité qui s’est imposée depuis les attentats du 11 septembre 2001 et qui accompagne la montée en puissance de l’internet et des réseaux sociaux. Ceux-ci, notamment à l’occasion du Brexit et de l’élection présidentielle américaine, ont servi d’accélérateur à la diffusion des mécanismes de désinformation à l’œuvre de toute éternité.

Dans la première partie de son intervention, É. Vasseur étudie le rapport entretenu entre archives, preuves et vérité depuis l’irruption de la post-vérité, à travers quatre études de cas : la demande d’accès aux cahiers citoyens produits dans le cadre de la crise dite des « gilets jaunes » en France par des collectifs citoyens et des chercheurs ; la recherche des dossiers les concernant par des individus en quête de vérité sur leur vie et leurs origines ; la collecte systématique de traces (textes, photographies, vidéos,  etc.) pouvant servir de preuves en justice et documenter les conflits contemporains (Syrie, Ukraine, etc.) ; le combat pour l’ouverture des archives liées aux conflits survenus en territoire colonial. Tous ces cas montrent que le rapport aux archives est ambivalent, installé entre confiance absolue dans les énoncés véhiculés par les archives et remise en cause systématique de ceux-ci au regard de la mémoire de ces événements portés par les contemporains ou leurs descendants.

Dans une seconde partie, É. Vasseur s’interroge sur ce qui tend à réduire la confiance dans les archives à l’heure de la post-vérité, au travers d’une revue de littérature. Quatre arguments semblent émerger de celle-ci : la fragilité du système de preuve existant avec le développement des archives nativement numériques, plus facilement manipulables et modifiables que leurs prédécesseurs physiques et analogiques ; la valorisation d’autres systèmes de preuves (preuve orale utilisée par les populations autochtones, par exemple), des témoignages et de la mémoire, qui conduisent à remettre en cause la prévalence de l’écrit sur laquelle est fondée la théorie archivistique ; l’affirmation en archivistique d’autres valeurs que la valeur probante à la faveur de l’« archival turn », notamment de l’importance des émotions ; enfin la remise en cause de l’autorité des institutions et de la qualité d’expert des spécialistes de la gestion de l’information que sont les archivistes.

En conclusion, É. Vasseur revient sur l’article « Evidence, memory, identity, and community: four shifting archival paradigms » publié par Terry Cook en 2013 dans Archival Science, et estime que si la littérature archivistique et la pratique des usagers remettent en cause l’obsession de la preuve dans la théorie et la pratique archivistique, la preuve et la recherche de la vérité au moyen des archives restent encore, au temps de la post-vérité, et même en dehors de la communauté archivistique, largement au cœur de la conservation des archives et des attentes des usagers.

Séance du 13 décembre 2024. — Aline Angoustures (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et Adama Aly Pam (Unesco), Au delà de la preuve. Crimes de masse et récits de migrants : une vérité pour qui et pour quoi ?

Ayant la double qualité d’archivistes et de chercheurs, Aline Angoustures et Adama Aly Pam abordent le rapport des archives et de la preuve dans le cadre des demandes d’octrois du statut de réfugié ou d’apatride ou des procédures de justice transitionnelle.

A. Angoustures commence par expliquer que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), placé depuis 2010 sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, est non seulement chargé d’instruire les demandes de protection internationales sur la base des conventions de Genève (1951) et de New York (1954), mais aussi de veiller à la protection juridique et administrative des personnes protégées et de s’acquitter d’une mission plus générale de conseil sur la procédure d’asile aux frontières. Employant plus de 1 000 personnes en 2023, il instruit chaque année plus d’une centaine de milliers de dossiers et attribue le statut de personne protégée à un peu plus de 60 000 individus. Le service d’archives de l’établissement conserve plus d’un million de dossiers représentant 14 kml, remontant à la création de la mission de protection Nansen en 1924. Longtemps fermées à la consultation en raison du caractère confidentiel des dossiers et des récits de vie, ces archives sont progressivement ouvertes au public depuis 2009.

Elle explique ensuite que, dès la création des dossiers, les récits de vie ont un statut de preuve en justice, y compris contre les demandeurs eux-mêmes. La procédure de demande du statut de réfugié et apatride est relativement complexe, sachant qu’il appartient au demandeur de faire la preuve, par ses déclarations, des motifs qui lui font craindre de rester dans son pays d’origine. L’octroi du statut se fonde sur un faisceau d’indices avec pour centre le récit de vie, tout en sachant que, pour les chercheurs, l’ensemble des récits fournis par des personnes provenant d’un même territoire peuvent faire preuve des exactions commises dans celui-ci et témoigner du fonctionnement d’un régime politique. Le contenu peut avoir été appris par les candidats au statut de réfugié et apatride. Mais le récit peut également être utilisé par l’Ofpra dans certains cas pour signaler aux autorités judiciaires des crimes et délits commis par le demandeur ou par des tiers (enfance en danger, mutilation sexuelle féminine, violence conjugale, menace à l’ordre public, etc.), ce qui peut exclure le premier de la protection recherchée.

Les dossiers, une fois transmis aux archives, peuvent servir de preuve acquise pour les descendants, sachant que plus de la moitié des consultations ont un caractère généalogique. Face aux silences et aux secrets de famille, A. Angoustures souligne que les requérants sont tantôt déçus ou surpris par les informations qu’ils trouvent – ou non – dans les dossiers de protection qui restent une construction en vue de l’obtention d’un droit. Les dossiers peuvent également servir dans le cadre d’opérations de réparation collective des crimes de masse, comme c’est le cas actuellement en Espagne, avec le grand mouvement mémoriel lancé par les lois de 2007 et 2022 pour reconnaître l’exil républicain comme une persécution conduite par le régime franquiste. C’est dans ce cadre que l’Ofpra a signé en janvier 2023 avec la direction générale du Patrimoine culturel espagnol une déclaration d’intention en vue d’engager la numérisation des dossiers des fiches et dossiers des réfugiés espagnols.

Intervenant ensuite, Adama Aly Pam commence par rappeler qu’il est depuis toujours confronté, dans son parcours d’archiviste, à la question de l’interprétation des archives. Il évoque la phrase de Carlo Ginzburg — « Voir ce qu’il faut décrire, voilà le difficile ! » — et insiste sur le fait que les sources ne valent que par rapport à l’interrogation à laquelle on les soumet. Il rappelle que les archivistes ne se sont que tardivement mobilisés sur la question des droits de l’homme, principalement à partir des années 1990 avec la publication du rapport de Louis Joinet et de la commande par l’Unesco (1993) d’un rapport sur les archives des anciens régimes répressifs.

A. Aly Pam poursuit son propos en revenant sur trois expériences vécues au Sénégal. La première est celle du comité chargé de réfléchir sur les commémorations des 80 ans du massacre de Thiaroye, auquel est demandé de trancher entre deux vérités qui s’opposent, celle qui a été admise d’après les archives élaborées par les armées françaises, et celle qui a été transmise par la mémoire des populations, dans un contexte où le gouvernement sénégalais accuse le gouvernement français de vouloir se réserver le monopole du récit. La deuxième est celle de l’utilisation des archives dans le cadre du conflit sécessionniste casamançais, qui a vu l’archiviste paléographe Jacques Charpy répondre par la négative au droit de la Casamance à réclamer son indépendance, en consultant les archives, contre les affirmations de la rébellion. La troisième est celle du procès tenu à Dakar contre l’ancien président du Tchad Hissène Habré, condamné sur la base des archives de la répression récupérées par Human Rights Watch.

A. Aly Pam évoque ensuite son expérience dans le cadre de la commission Vérité, justice et réconciliation du Togo, mise en place en 2005, et au sein de laquelle il a été chargé de la gestion des dépositions. Il explique que dans ce type d’institutions qui se sont multipliées depuis le début des années 1990 – elles étaient 68 en 2015 –, les archives ont un rôle thérapeutique permettant aux individus et aux communautés de dépasser les traumatismes du passé en validant les expériences reçues. Dans le cas du Togo, ce recueil des traces matérielles et morales des crimes est intervenu dans un contexte de faiblesse de la recherche historique et d’un recours impossible aux archives des institutions de répression. La sécurité des archives constituées n’est d’ailleurs pas sans poser de problème dans un pays où les institutions archivistiques sont défaillantes, ce qui a conduit à la décision de les confier au haut-commissariat de l’Organisation des nations unies aux droits de l’homme. La place ménagée à l’archiviste, explicitement ou non, confère à ce dernier un rôle complexe dans ces démarches de réparation qui n’échappent pas, elles non plus, à des formes d’instrumentalisation de la mémoire.

Édition 2024-2025 du séminaire – La preuve par les archives

L’administration de la preuve paraît consubstantielle à la conservation des archives. Qu’on les nomme titres ou enseignements aux époques anciennes, documents ou données de nos jours, ces dernières sont sollicitées pour soutenir des droits individuels ou collectifs, par des princes comme par des laboureurs, par des États comme par des communautés. De ces usages légaux s’est progressivement dégagée une valeur scientifique propre, distincte d’un enjeu procédural, pour appuyer une argumentation savante susceptible de dégager une vérité historique que les évolutions les plus récentes nous ont cependant appris à nuancer et à pluraliser, jusqu’à une dénonciation d’une forme de néopositivisme.

Dans le même temps, la quête et la préservation d’une forme d’authenticité des archives n’ont cessé d’être un sujet de réflexion des archivistes, partagés entre des impératifs théoriques de neutralité absolue et des exigences pratiques de traitement (collectes, tris, classements). Prendre à preuve les archives implique dès lors de tenir compte de l’ensemble de leurs processus de fabrication pour apprécier correctement leur valeur probatoire.

Enfin, les innovations technologiques les plus récentes, de la blockchain à l’intelligence artificielle, ont relancé le débat sur le statut de la preuve atteignable par les archives, au moment même où les attentes de la société en matière mémorielle, judiciaire, politique voire économique ne cessent d’être toujours plus fortes à leur endroit et où des vérités alternatives se font jour.

Programme des séances

Vendredi 27 septembre 2024

Olivier PONCET (École nationale des chartes-École des hautes études en sciences sociales), Jenkinson, ou l’archiviste de la preuve ?

Vendredi 18 octobre 2024

Florent BRAYARD (CNRS-CRH), Faire preuve dans l’histoire du nazisme et de la Shoah

Vendredi 15 novembre 2024

Marie-Liesse GUINNAMANT (Cour de cassation) et Katia WEIDENFELD (Tribunal administratif de Paris-École nationale des chartes), Faire la preuve par les archives devant la justice

Vendredi 13 décembre 2024

Adama Aly PAM (Archives de l’UNESCO) et Aline ANGOUSTURES (Office français de protection des réfugiés et apatrides), Au delà de la preuve. Crimes de masse et récits de migrants : une vérité pour qui et pour quoi ?

Vendredi 4 avril 2025

Marie-Anne CHABIN (Centre Jean-Mabillon) et Mickael COUSTATY (La Rochelle Université), Enregistrement des actes : la technologie numérique modifie-t-elle les critères de l’authenticité ? 

Vendredi 11 avril 2025

Édouard VASSEUR (École nationale des chartes-Chaire UNESCO « Les archives au service des nations et des sociétés africaines »), À l’heure de la post-vérité, la preuve par les archives est-elle encore audible ?

Vendredi 23 mai 2025

De la preuve à l’œuvre, de l’œuvre à la preuve. Table-ronde avec Philippe BETTINELLI (Centre Pompidou), Catherine CHEVILLOT (Préfiguration de la mission Provenance, Service des musées de France) et Gennaro TOSCANO (École nationale des chartes- Bibliothèque nationale de France)

Lieu : École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, salle Quicherat (premier étage), sauf le 23 mai 2025 (salle Léopold-Delisle au rez-de-chaussée)

Horaire : une fois par mois environ, le vendredi, de 14 h 30 heures à 16 h 30.

L’entrée du séminaire est libre, dans les limites des places disponibles.

Il est possible d’assister au séminaire à distance par visioconférence, sur inscription auprès de edouard.vasseur@chartes.psl.eu.

Séance du 1er décembre 2023. – Claire Martin (Service des archives économiques et financières) et Matias Ferrera (Archives nationales – Centre Jean-Mabillon), “Le point de vue de l’archiviste”.

Claire Martin (conservateur en chef et cheffe du SAEF) revient dans son intervention sur les spécificités du ministère des Finances où le nombre domine, et sur la façon dont l’archiviste peut se comporter dans une telle administration.

L’omniprésence des nombres n’a rien de nouveau au ministère des Finances, et ce dès l’Ancien Régime et le contrôle général des finances comme le montre la sélection de documents présentés (évaluation de l’income tax britannique en 1894, relevé des opérations de caisse du Trésor de 1917, bulletin du Comptoir national d’escompte de Paris, notice explicative de l’impôt sur le revenu, formulaire de déclaration des revenus de 1988). La continuité administrative domine largement, même si l’informatisation a amené la généralisation d’un discours sur la donnée et si l’administration fiscale, aujourd’hui, se focalise sur celle-ci en recourant à l’intelligence artificielle.

Face à ce tsunami de nombres, l’archiviste peut se sentir dépassé et peut avoir l’impression d’un labyrinthe dans lequel il s’efforce de trouver son chemin. La méthodologie professionnelle des archivistes reste néanmoins une boussole utile et ne nécessitant pas nécessairement d’être un expert en mathématiques, entre évaluation par grandes fonctions, dialogue constant avec les services producteurs qui restent les meilleurs connaisseurs de celles-ci, curiosité intellectuelle, capacité à évaluer les lacunes dans les fonds collectés et conservés, prise en compte des besoins des publics. Sans négliger le fait que les archives des Finances, au-delà des nombres, permettent également d’écrire une histoire qui n’a rien de financière, qu’il s’agisse par exemple de l’histoire des grands travaux présidentiels ou celle du vignoble français.

Matias Ferrera (conservateur aux Archives nationales), de son côté, insiste dès le début de son intervention sur le fait que, dans l’univers du numérique, le chiffre est omniprésent en tant qu’atome du fichier numérique, et que ce qui est restitué à l’écran, notamment sous forme de lettres, n’est qu’un faux-semblant. Dans la machine, il n’y a en effet plus que des chiffres, et ce sont ces chiffres que l’archiviste doit conserver. Le moindre chiffre qui disparaît, et c’est tout le sens d’un enregistrement qui peut être modifié, d’où l’importance de la question de l’intégrité des fichiers numériques. L’archiviste, formé au déchiffrage des lettres, peut se trouver pris de vertige devant cette nécessité de gérer cette masse infinie aussi bien qu’infinitésimale de chiffres, sans perdre de vue l’approche macroscopique de l’évaluation archivistique.

C’est par les « nombres au carré » (la statistique qui est une mise en nombres de la réalité) qu’a commencé l’histoire de l’archivage des documents numériques en France. Dans le courant des années 1980, l’équipe Constance de la Cité interministérielle des archives de Fontainebleau a élaboré la méthodologie de collecte et de traitement des archives numériques qui a pu inspirer le standard OAIS (Open Archival Information System), distinguant l’objet de données à préserver (le train binaire) des informations de représentation (les données sur les données, contexte, structure, encodage) qu’il faut à tout prix préserver.

C’est toujours cette même méthodologie qui irrigue la politique de traitement des Archives nationales aujourd’hui, afin de préserver un patrimoine numérique de l’État désormais constitué de stocks énormes de données qui dépassent largement les seules données statistiques. Pour l’illustrer, M. Ferrera prend l’exemple du cadastre, désormais numérique et où la quantification et les nombres sont encore plus profus qu’auparavant, y compris dans son expression cartographique.

L’enjeu désormais est celui de l’accès à ces masses de chiffres collectés et conservés par les Archives nationales.

Pour conclure, M. Ferrera rappelle que si l’archiviste doit rester lui-même et qu’il n’y a pas à proprement parler d’archiviste du numérique, la science archivistique et la formation technique des archivistes doivent prendre en compte cette omniprésence du nombre.

Séance du 20 octobre 2023 – Olivier Poncet (École nationale des chartes-EHESS) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes), « Introduction. Archives : au commencement était le nombre ? »

En ouverture du cycle de l’année 2022-2023 consacré à la thématique « Nombre et dénombrement dans les archives », Édouard Vasseur rappelle qu’à l’origine des archives était non seulement le verbe, mais aussi et surtout le nombre, et ce dès l’Antiquité mésopotamienne.

Les nombres jouent un rôle central dans l’activité des administrations, qu’il s’agisse de dénombrer et quantifier pour connaître les ressources disponibles (humaines, monétaires ou matérielles), pour rendre les comptes – et le cycle de cette année prolonge en quelque sorte celui de l’année 2021-2022 –, pour dissimuler l’information à des tiers – au moyen d’un chiffrement – et pour identifier des personnes, des biens et des archives (numéros de dossiers). La seconde moitié du XXe siècle a exacerbé cette présence des nombres via le développement de la mécanographie et de l’informatique et le passage d’un gouvernement par les lois à un « gouvernement par les nombres » (Alain Supiot).

Les Archives, comme toutes les autres administrations, sont concernées par ce mouvement, ce qui pose non seulement la question de l’évaluation des archives contenant des nombres, mais aussi celle de la formation scientifique et technique à l’heure du nombre-roi.

Olivier Poncet fait part ensuite de ses réflexions sur le sujet, en revenant sur le cas français, entre le XVIIe siècle et la publication de l’importante instruction sur les archives départementales du 24 avril 1841.

Dès la Renaissance, l’ambiance est favorable au nombre avec le perfectionnement de la tenue des comptes par les marchands, le succès social et politique des mathématiciens et le lien qui s’établit entre la raison d’État, la censure et le décompte des hommes et des ressources – ce qui constitue une valorisation du décompte tel qu’il était pratiqué depuis l’Antiquité la plus ancienne.

Le XVIIe siècle voit ensuite l’invasion du discours chiffré dans l’administration, sous la forme matériellement perceptible des contrôles de troupes, des mercuriales de prix, des statistiques de mouvement de population et de structuration progressive des textes normatifs avec la numérotation des alinéas.

O. Poncet revient ensuite sur la typologie particulière des comptes et de leurs pièces justificatives que l’on peut assimiler à des actes (et donc avec la possibilité d’y appliquer la grille du questionnaire diplomatique de Mabillon), sur leur progressive tri et destruction à partir du XVIIIe siècle à la chambre des comptes de Paris et à la Révolution dans le cadre de la politique de triage voulue par la Convention. Dans le même temps, les révolutionnaires prévoient également de conserver aux Archives nationales nouvellement instituées plusieurs typologies dont les liens avec les chiffres et la mesure sont importants (étalons des poids et mesures, titre général de la fortune et de la dette public, résultat « computatif » du recensement annuel). L’époque révolutionnaire a beaucoup réduit les archives à des chiffres, tout en constituant un jalon essentiel vers la formalisation d’une administration statistique (avec le bureau de statistique créé en l’an VIII).

Il revient pour finir sur l’expérience de chercheur d’Alexis de Tocqueville aux archives départementales d’Indre-et-Loire, en s’appuyant sur les souvenirs de l’archiviste Charles de Grandmaison, et sur les notes de travail de Tocqueville : on y lit la vérité des archives que le grand penseur libéral fait resurgir au contact des formulaires et documents statistiques que l’Ancien Régime fait remplir aux intendants, mais aussi au regard du cadastre et des procès-verbaux de vente des biens nationaux.

Édition 2023-2024 du séminaire – Nombre et dénombrements dans les archives

À l’heure où les archives numériques bousculent l’archivistique mondiale, le nombre semble, au moins étymologiquement, chez lui aux archives. À vrai dire, il y a toujours été : à s’en tenir à leurs fonctions primitives, archiver, c’est aussi et d’abord compter. Il ne semble pas pourtant que ce lien ait été questionné de manière principale ou frontale, en dépit d’un lien qui n’a cessé de se déployer en tous sens, les archives se nourrissant du chiffre et inversement. Qu’on parle de données statistiques extraites des archives ou enfouies en elles, qu’on raisonne en termes quantitatifs sur les « masses » ou au contraire sur la rareté, il semble bien que compter soit aussi un préalable ou en tout état de cause un adjuvant de l’archivage.

Quelle que soit la mission ordinaire des archives que l’on prenne en compte, de la collecte à la communication en passant par la conservation et le classement, rien n’est échappe au nombre ou plutôt rien ne se fait sans lui. L’archivistique serait-elle donc une science exacte ? En ces temps d’intelligence artificielle, le propos n’a rien de particulièrement provocateur et pose au contraire crûment la question de ce qu’une société attend de ses archives.

Programme des séances

Vendredi 20 octobre 2023

Introduction. Archives : au commencement était le nombre ? Olivier Poncet (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon-EHESS-CRH) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon)

(Nota : la séance aura lieu exceptionnellement en salle Quicherat, au premier étage)

Vendredi 1er décembre 2023

Le point de vue de l’archiviste : Claire Martin (Service des archives économiques et financières) et Matias Ferrera (Archives nationales – Centre Jean-Mabillon)

Vendredi 26 janvier 2024

Coter et classer avec les nombres, hier et aujourd’hui : Corentin Durand (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon-Université Lyon II-CIHAM) et Olivier Poncet (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon-EHESS-CRH)

Vendredi 9 février 2024

Les chiffres statistiques et comptables dans les archives: richesse et dispersion: Béatrice Touchelay (Université de Lille-IRHiS)

Vendredi 15 mars 2024

Infrastructures genrées du calcul, du classement et de la computation des données avant l’ère informatique : Delphine Gardey (Université de Genève)

Vendredi 3 mai 2024

Les renouvellements de l’histoire sociale quantitative : un nouveau regard sur les archives administratives contemporaines : Claire Lemercier (CNRS-Sciences Po-CSO)

Vendredi 17 mai 2024

Gouverner les archives par le nombre ?

Table-ronde avec Emmanuelle Bermès (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon), Olivier Martin (Université de Paris-CERLIS) et Guillaume Nahon (Ministère de la culture, inspection des patrimoines)

Informations pratiques

Lieu : École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, salle Delisle (rez-de-chaussée)

Horaire : une fois par mois environ, le vendredi, de 14 heures 30 à 16 heures 30.

L’entrée du séminaire est libre, dans les limites des places disponibles.

Il est possible d’assister au séminaire à distance par visioconférence, sur inscription auprès d’Édouard Vasseur : edouard.vasseur@chartes.psl.eu

édition 2022-2023 du séminaire — Archivage et trans-figurations de la carte

Archivage et trans-figurations de la carte

Auxiliaire ou monument, pièce justificative ou démonstration in se et per se, la carte géographique entretient un rapport complexe avec la notion d’archives. Qu’elle se rapporte à un continent, un pays, une région, une ville ou une rue, un espace maritime ou non, sur ou sous la surface des eaux et de la terre, la carte possède un statut variable qui ne dépend pas uniquement de son caractère singulier (manuscrit) ou reproductible (imprimé), ni de sa forme, de ses dimensions et de son support. De leur mise à l’écart par une forme d’épuration typologique jusqu’à la préservation de leur lien avec les actes écrits qui documentent leur genèse ou leurs usages, la conservation des cartes leur confère autant de valeurs nouvelles que la dématérialisation, native ou postérieure, amplifie et sublime.

Programme des séances

Vendredi 21 octobre 2022

Monument, document ou données ? La carte au prisme de l’archivage (16e-21e s.) : Olivier Poncet (École nationale des chartes-École des hautes études en sciences sociales) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes).

Vendredi 16 décembre 2022

Fabriquer des cartes, par et pour les archives : Nadine Gastaldi (Archives nationales).

Vendredi 20 janvier 2023

Cartes en bibliothèque : Aude Eychenne (Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne) et Eve Netchine et Catherine Hofmann (Bibliothèque nationale de France-Département des cartes et plans).

Vendredi 17 février 2023

Cartes et enjeux militaires : Olivier Poncet (École nationale des chartes-École des hautes études en sciences sociales) et Magali Nié (Service historique de la défense).

Vendredi 17 mars 2023

Cartes en contexte colonial : Marie de Rugy (Sciences Po Strasbourg) et Amélie Hurel (Archives nationales d’outre-mer).

Vendredi 14 avril 2023

Usages diplomatiques de la cartographie. Le cas des pourparlers de paix mettant fin à la guerre de 1870 : Benoît Vaillot (Université de Strasbourg / Centre Marc Bloch)

Vendredi 12 mai 2023

Table ronde sur la carte, les archives et l’action publique : Marie-Vic Ozouf-Marignier (École des hautes études en sciences sociales), Catherine Junges (SIAF, sous réserve), Philippe Truquin (Institut géographique national)

Informations pratiques

Lieu : École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, salle Delisle (rez-de-chaussée)

Horaire : une fois par mois environ, le vendredi, de 14 heures 30 à 16 heures 30.

L’entrée du séminaire est libre, dans les limites des places disponibles.

Il est possible d’assister au séminaire à distance par visioconférence, sur inscription auprès d’Édouard Vasseur : edouard.vasseur@chartes.psl.eu