Archives de catégorie : Séances 2023-2024

Séance du 17 mai 2024. – Table-ronde : Gouverner les archives par le nombre ? Avec Emmanuelle Bermès (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon), Olivier Martin (Université de Paris-CRLS) et Guillaume Nahon (Ministère de la culture, Inspection des patrimoines).

Emmanuelle Bermès, maîtresse de conférences à l’École nationale des chartes, est responsable pédagogique du master « Technologies numériques appliquées à l’histoire », membre du Centre Jean-Mabillon (EA 3624). Elle est l’autrice d’une thèse de doctorat, soutenue à l’École des chartes en 2020, sur « Le numérique en bibliothèque : naissance d’un patrimoine » et de plusieurs livres sur les technologies numériques des bibliothèques.

Olivier Martin, professeur de sociologie à l’université de Paris et directeur du Centre de recherche sur les liens sociaux (UMR 8070), a récemment publié Chiffre (Anamosa, 2023). Il est également l’auteur de nombreux travaux sur la sociologie de la mesure, des sciences et des pratiques numériques, dont L’empire des chiffres. Une sociologie de la quantification (Armand Colin, 2020).

Guillaume Nahon, conservateur général du patrimoine et inspecteur des patrimoines du ministère de la Culture, a dirigé plusieurs services d’archives départementales (Territoire-de-Belfort, Seine-Saint-Denis et Paris). Il est en particulier chargé de l’évaluation des services publics d’archives et de missions d’étude transversales couvrant les différents champs des patrimoines.

Les organisateurs du séminaire ont organisé la table-ronde autour des trois thèmes suivants qui ont été proposés à la réflexion des intervenants invités à réagir.

1. La formation des responsables du patrimoine écrit et le nombre

Lors de l’une des séances du séminaire de cette année, deux archivistes sont venus témoigner de leur rapport aux chiffres dans le quotidien de leurs fonctions, à la fois classiques (collecte et classement de documents sur support papier) et nouvelles ou nouvellement classiques (archivage numérique). Il en était ressorti que la question de leur formation aux données chiffrées, en soi, n’en était pas une et qu’il n’y avait pas de manque à déplorer dans leurs études. Cette méthode Coué n’est-elle que la conséquence d’une adaptation nolens volens de cadres de la conservation pour l’essentiel formé à travers des recherches historiques ou bien les humanités demeurent-elles le bon positionnement disciplinaire pour appréhender le patrimoine écrit comprenant des nombres, qu’il soit passé, présent et futur ?

Si l’on se livre à un exercice de formation-fiction, un regard ouvert sur toute la diversité des archives serait-il de nature à réduire la fracture qui existe parfois dans nos formations, y compris à l’École des chartes, entre les humanités numériques (attachées à fouiller des corpus textuels) et les sciences sociales statistiques (soucieuses de construire des séries à partir de données brutes, non nécessairement textuelles) ? En quoi des pré-requis mathématiques, même minimaux comme ceux qui ont été un temps enseignés à l’École des chartes dans des cours de statistiques, seraient-ils de nature à modifier les comportements et discours vis-à-vis des institutions productrices aussi bien qu’à l’égard des lecteurs ?

Enfin, dans un futur proche (voire très proche), il y a tout lieu de croire que les effets de l’intelligence artificielle seront importants dans le domaine du patrimoine écrit, de son exploitation comme de sa mise à disposition. Peut-on inventorier les principales conséquences de l’emploi de ces technologies en matière de fabrication des archives, au sens le plus intégré possible, de la production originelle jusqu’au classement, à la description et la communication ? Est-il souhaitable de renforcer l’apprentissage des nombres dans nos parcours de formation pour permettre aux futurs archivistes de développer des projets et d’évaluer les conséquences de la diffusion de ces technologies sur les différents aspects de l’archivage (collecte mais aussi médiation) ? La matière numérique peut-elle infuser davantage dans un monde professionnel préoccupé de collecter, de décrire, de mettre à disposition et in fine de conserver ?

2. Quels indicateurs chiffrés pour les archives ?

Les archives sont-elles réductibles au chiffre ? Dans sa quête parfois éperdue d’une réalité dénombrée, la Nouvelle Gestion Publique s’efforce de disposer pour chaque branche de l’administration publique de données chiffrées fondées sur des indicateurs choisis pour leur pertinence supposée. Dans quelle mesure les services d’archives sont-ils concernés par cette gouvernance numérique ? Depuis le XIXe siècle et sous des formes parfois ténues ou sommaires, l’administration dispose d’éléments statistiques sur l’activité des archives publiques, spécialement nationales et départementales, qui portent en général sur les masses, collectées, inventoriées, éliminées. Jamais peut-être la collecte de données chiffrées n’a été aussi importante qu’aujourd’hui. Peut-on dire que ces éléments statistiques ont servi à orienter la politique de contrôle scientifique et technique exercée par les instances centrales (Direction des Archives de France, Service interministériel des Archives de France) ?

Il serait assez logique (et probablement souhaitable) que cette évaluation quantitative des administrations dédiées aux archives fasse l’objet d’inflexions et de renouvellement au fil du temps, particulièrement dans le domaine des indicateurs retenus. Est-ce que les choix et les innovations intervenus à cette occasion sont révélateurs d’une approche différente des services rendus à la collectivité ou procèdent-ils d’autres injonctions et visées ? À cet égard, ces indicateurs sont-ils la conséquence d’enquêtes préalablement menées auprès du public qui fréquente les archives, relèvent-ils d’une réflexion interne aux services d’archives ou sont-ils plus largement la conséquence de l’application de dispositifs pensés pour l’ensemble de l’administration (Loi organique relative aux lois de finances, par exemple, comme le soulignait un article de Rosine Lheureux en 2005) ?

La matière ainsi collectée constitue un ensemble de connaissances disponibles sous forme de rapports annuels d’activité. Au-delà du commentaire qui en est fourni par les commanditaire lui-même dans les rapports en questions, parfois très en deçà de la masse de données collectée, ces dernières font-elles l’objet d’études extérieures, soit à l’initiative des administrations concernées (inspection ?) soit spontanément par des chercheurs en sciences sociales et politiques ? À cet égard, le faible nombre de réutilisations identifiées des données publiées en données publiques interroge. Autrement dit, les chiffres construits sont-ils employés à d’autres fins que celles pour lesquelles ils ont été élaborés ? La capacité du nombre a être comparé et soupesé induit-il enfin une meilleure insertion internationale de l’expérience archivistique française et cette possibilité est-elle prise en compte par les instances de coopération internationale (Conseil international des archives) ?

3. Le nombre est-il la mesure de toute chose archivistique ?

Pendant longtemps, les historiens et les chercheurs en sciences sociales ont puisé dans les archives pour y chercher des éléments statistiques qui y existaient et qui avaient été élaborés, depuis la fin de l’époque moderne, par la puissance publique sur les objets les plus divers (démographie, activité judiciaire, vie économique, marché du travail, etc.). Puis le temps est venu de la construction du fait social durckheimien où la réalité chiffrée procédait d’une analyse de documents variés dont les enseignements quantitatifs étaient choisis et fabriqués par le chercheur lui-même. Cette autonomisation de la pensée critique a-t-elle fait des archives un nec plus ultra de la démarche scientifique des sciences sociales, moins promptes a priori que la discipline historienne, à fréquenter les salles de lecture des services d’archives ?

Les effets de cette fréquentation n’ont pas été qu’à sens unique. Si les chercheurs ont manifesté leurs exigences quantitatives aussi bien que qualitatives, les archivistes y ont répondu et les ont parfois devancées en élargissant le spectre de leurs collectes (archives économiques, privées, etc.) et en élaborant, souvent avec eux, les modalités de sélection des documents à conserver. Après plusieurs décennies de mutuelle apprivoisement, le dialogue se poursuit-il dans de bonnes conditions ? Quelles seraient les attentes les plus nettes des chercheurs en sciences sociales à l’égard des documents et données chiffrés conservés et disponibles ?

À l’heure de la production massive d’archives nativement numériques, les possibilités offertes par cette documentation d’un genre particulier autorisent sans doute à penser à nouveaux frais les méthodes de perception par le chiffre d’une société et d’une action publique. La tentation d’une automatisation de la lecture et de l’analyse des ressources archivistiques, par les ressources (qui semblent sans limites) de l’Intelligence Artificielle pèse-t-elle sur les stratégies et les programmes de la recherche scientifique ? À terme, pouvons-nous assister à un changement plus profond des rapports entre les archives, le chiffre et l’analyse scientifique ?

Séance du 3 mai 2024. – Claire Lemercier (CNRS-Sciences Po Paris), « Les renouvellements de l’histoire sociale quantitative. Un nouveau regard sur les archives administratives contemporaines »

Spécialiste d’histoire sociale et d’études quantitatives, Claire Lemercier, directrice de recherche au CNRS (CSO-Sciences Po), introduit son propos en soulignant que l’on est passé d’une histoire sociale qui utilise les statistiques et les nombres existants (par exemple dans les archives) à une histoire du passé qui produit des nombres via des bases de données alimentées par des données textuelles.

Selon elle, deux traditions de quantification et de recours à l’ordinateur en histoire se font désormais face : d’une part, l’histoire quantitative héritée de la tradition des Annales, influencée par les autres sciences sociales (sociologie, économie, démographie), qui utilise massivement les données chiffrées manipulées au moyen de tableurs, qui travaille par échantillons représentatifs et trace courbes et tableaux afin d’établir des causalités ; d’autre part, les humanités numériques, influencées par les lettres, la philosophie et la linguistique, plus proches des institutions patrimoniales et de leurs méthodes (catalogage, inventaire), plus fragmentées en termes techniques, et qui ont fortement investi dans les méthodes de visualisation, de cartographie, de lexicométrie et d’analyse de réseaux. Ces deux mondes s’ignorent et l’objectif de C. Lemercier, ainsi que de Claire Zalc avec laquelle elle a écrit un manuel qui fait référence, est de faire circuler ces deux méthodes de manière pragmatique.

Par ailleurs, l’histoire quantitative évolue, toute confiance naïve dans les statistiques du passé ayant été abandonnée, comme elle l’illustre à travers les exemples de la Statistique de l’industrie à Paris en 1848 publiée par la chambre de commerce de Paris en 1851 et de la recherche qu’elle mène actuellement sur l’histoire de l’apprentissage à partir des réponses préfectorales aux enquêtes gouvernementales. Afin de résoudre les problèmes posés par ces chiffres du passé, qualifiés de données agrégées (i.e. fabriqués par d’autres et dont on peine à retrouver la démarche et les éléments constitutifs), elle promeut la recréation de micro-données, dans une démarche influencée par la microstoria italienne, afin de suivre des individus dans le temps et dans l’espace. Cette méthodologie est adoptée par les chercheurs en histoire sociale, en exploitant actes d’état civil¸ dénombrements de population, dossiers de carrière, dossiers soumis par des pétitionnaires (études de l’administration au guichet), archives judiciaires, etc. Tout ce qui est présent dans la source, y compris les changements de couleur des crayons, est exploité et saisi par le chercheur lui-même dans une démarche régressive qui se veut attentive aux différents acteurs, l’individu-requérant comme l’agent-scripteur.

Cette démarche se heurte néanmoins à la conservation de certaines typologies d’archives – comme les registres de délivrance des livrets ouvriers, pour la recherche que mène actuellement C. Lemercier – et repose la question de l’échantillonnage pratiqué par les archivistes. Cette dernière injonction, n’est pas uniquement commandée par des raisons logistiques mais obéit aussi à des logiques probatoires (ce qui ouvre droit et donc les demandes couronnées de succès) ou hiérarchiques (les « meilleurs » éléments) qu’il importe de retrouver, spécialement quand celles-ci ne sont pas explicites, afin de ne pas être le jouet d’une réalité historique construite en parallèle de la fabrication des archives. La nécessité de l’échantillonnage est vécue tout aussi douloureusement par les chercheurs qui ne peuvent analyser intégralement les données à leur disposition ; à cet égard, le taux mais aussi la taille de l’échantillon sont essentiels ; un ensemble de 300 cas se révèle parfaitement opératoire pour la plupart des démonstrations utiles par exemple pour la réalisation d’une thèse. Le dialogue entre chercheurs et archivistes s’avère nécessaire pour que les uns et les autres adoptent les stratégies les moins nocives pour leurs ambitions respectives, prouver et démontrer. Ainsi, les échantillons que C. Lemercier a pu réaliser avant la publication par le Service interministériel des Archives de France du cadre méthodologique en 2014 sont-ils probablement source d’interrogation, faute d’avoir été sélectionnés de manière suffisamment aléatoire et d’avoir pris en compte, par exemple, le classement d’origine ou le nombre de dossiers initialement produits.

Séance du 9 février 2024. – Béatrice Touchelay (Université de Lille-IRHiS), « Les chiffres statistiques et comptables dans les archives : richesse et dispersion »

Spécialiste des institutions et des archives de la statistique à l’époque contemporaine, Béatrice Touchelay, professeure à l’université de Lille (Institut de Recherches Historiques du Septentrion) traite de la question des archives statistiques et de l’importance du chiffre à partir de l’exemple colonial qu’elle a développé dans l’ANR-21-CE41-0012 « Compter en situation coloniale et post-coloniale. Afrique francophone » et à travers un International Research network (CNRS-INSHS) sur un thème similaire.

Elle commence par rappeler que l’emprise du chiffre est générale dans les archives et plus largement dans la matière historiographique depuis le siècle dernier, quel que soit le domaine étudié, au-delà de la seule histoire économique et sociale. Elle est aussi celle qui empreint le gouvernement des hommes, de leurs entreprises et de leurs sociétés, en fonction d’indicateurs qui se substituent à une argumentation plus rhétorique et qui déshumanisent quelque peu l’action administrative. La production de statistiques met en jeu trois acteurs : les commanditaires (pour qui ces opérations représentent un coût en temps et en argent), les producteurs (qui réalisent ces statistiques) et les usagers. Cette tripartition, un peu idéale, laisse de côté deux groupes pourtant fondamentaux dans la réalisation des statistiques, les enquêtés eux-mêmes et les intermédiaires de toute nature, dont l’importance est encore plus fondamentale en situation coloniale.

Cette dernière introduit, à la différence d’une situation européenne plus continue depuis l’époque moderne de l’arithmétique politique, une rupture avec les modes de comptage en vigueur dans les sociétés locales avant l’arrivée des colonisateurs. La taxation et le dénombrement sont des composantes de l’ordre colonial. Les opérations statistiques, qui suivent en général la mise en place d’une administration coloniale, reflètent les tensions qui sont à l’œuvre entre des sociétés colonisées, qui peuvent manifester à cette occasion une forme de résistance à bas-bruit, et une domination coloniale qui s’exprime dès la conception même de l’enquête. Les enjeux de classification, de hiérarchie, de catégorisation constituent une forme de violence que le chiffre rend encore plus in-humaine.

Les archives statistiques des zones colonisées sont produites hors de la métropole et n’ont pas systématiquement été rapatriées après les indépendances ; dans le cas de la France, chaque gouvernement a fait l’objet d’un traitement spécifique. Chaque gouverneur a eu « sa » politique statistique. Toutefois, il existe aux Archives nationales d’outre-mer un fonds spécial rattaché au ministère des Colonies, puis de la France d’Outre-Mer, le Service statistique des Territoires d’outre-mer (STAT) qui vient d’être inventorié (226 dossiers, 18 ml). Créé en 1943 par l’État français, le service visait à une coordination méthodologique dans l’ensemble des colonies françaises et une articulation avec les organismes nationaux et internationaux équivalents ; il a été supprimé en 1958.

L’examen des archives permet d’aller bien au-delà des statistiques diffusées par les canaux administratifs, professionnels ou associatifs. Elles livrent en effet les traces de l’organisation et du de cadrage de l’enquête (programme, formation des enquêteurs, bases de sondage, documentation…), les données recueillies par les enquêteurs sur le terrain (fiches, questionnaires…), mais aussi la préparation des résultats (dépouillement, versions préparatoires des rapports…). Elles apportent des éléments de première main, parfaitement inédits, sur le lien entre cartographie microlocale à l’échelle d’un village) et dénombrement des populations qui avait été si important dans les enquêtes démographiques du XVIIIe siècle et qui le demeurent aujourd’hui puisque pour recenser, il faut savoir où les gens habitent.

La comparaison avec d’autres expériences coloniales, spécialement belge (les archives de la colonisation viennent de faire l’objet d’une vaste entreprise de classement et de mise à disposition), permet de faire la part entre l’universalisme de la démarche statistique et les traits nationaux inhérents aux traditions administratives héritées de l’histoire. Dans les divers cas explorés, les difficultés réelles pour obtenir des chiffres fiables sont égrenées au long des circulaires et surtout des correspondances échangées avec les administrateurs locaux confrontés aux problèmes d’éloignement ou de réticence marquée des populations. Les données remontées du terrain frisent parfois l’aberration ou restituent une image pour le moins contrastée, voire très négative des effets de la colonisation dans les domaines où celle-ci prétendait au contraire améliorer la situation des populations colonisées (mortalité infantile etc.). Le dilemme dans lequel les enquêteurs de terrain sont plongés apparaît crûment lorsqu’ils sont interrogés sur les effets délétères d’un enrôlement massif des populations masculines dans le travail forcé. Dès lors la quête du chiffre devient un instrument du contrôle interne de l’administration par ses supérieurs.

En définitive, la politique statistique révèle une faillite plutôt qu’une réussite de l’administration coloniale, quels que soient les efforts des agents concernés. La conception des situations à mettre en chiffres se fait exclusivement à partir de l’univers mental des colons et pour leurs besoins propres, avec des catégorisations inadaptées aux situations locales. L’héritage des sociétés antérieures est ensuite gaspillé par le colonisateur qui ne cherche pas à s’appuyer sur les modes de comptages indigènes, dans un contexte où pourtant les moyens humains et financiers manquent cruellement. Dès lors les statistiques coloniales servent plus à rendre compte à la métropole, à légitimer la domination coloniale, à assurer l’exploitation des ressources et à attirer des colons qu’à gérer les territoires. Elles dessinent une réalité très partielle et donnent d’abord l’illusion d’une domination éclairée.

Séance du 26 janvier 2024. – Corentin Durand (École nationale des chartes-Université Lyon II-Louis-Lumière) et Olivier Poncet (École nationale des chartes-EHESS), « Coter et classer avec les nombres, hier et aujourd’hui »

Dans une séance à deux voix consacrée à la longue durée de l’usage des nombres dans les classements et le référencement des documents d’archives, Corentin Durand, doctorant en co-direction de l’École nationale des chartes-Université Lyon II-Louis-Lumière, présente d’abord une étude sur « les signes d’un ordre : signa, nombres et cotes (XVe-XVIIe siècle). S’appuyant entre autres sur un corpus inédit d’instruments de recherche de l’espace rhodanien entre la fin du Moyen Âge et le milieu du XVIIe siècle, il revient sur les pratiques de cotation des documents dans les archives, lieu de marques multiples liées à l’inventorisation. Si dans le Trésor des chartes, Gérard de Montaigu considère les chiffres comme infaillibles pour créer un ordre, une étude comparative montre que l’attribution de la cotation est issue d’une succession de décisions individuelles, avec une inventivité parfois développée.

Le signum médiéval prend des formes variées : cotes alphabétiques, cotes numériques, signes imagés, figurés ou géométriques et « acrostiches », succession de mots formant des prières, psaumes et autres textes liturgiques. Ce signe-cote est un attribut et une référence du document par son classement et par le dénombrement, pièce à pièce, des actes. L’identification des éléments matériels et intellectuels par l’inventaire n’a pas nécessairement besoin du chiffre ou même de la lettre. L’ordre et sa détermination passent parfois par un discours, direct ou à clé. Au cours du XVe siècle, au fur et à mesure du dépôt important de documents dans les archives, ce dénombrement passe aussi la marque du mobilier, sacs, coffres et armoires. Le terme de « cote » apparaît dans le même temps, avec des usages sémantiques hésitants

Ce passage vers un nouveau vocabulaire archivistique, propre à la langue française, permet de repenser la distinction entre le signum médiéval et la cote moderne par le rôle, ou les rôles différents, que l’on attribue à ces marques. Conjointement au classement des actes, les cotes classent l’espace et le mobilier des archives. Les archivistes appliquent à ce microcosme des solutions variées pour décrire, en parallèle par la cotation, un monde qu’ils connaissent. Par exemple, Jean de Jarsains, en 1525, dans l’inventaire de la seigneurie de Caderousse (Vaucluse), nomme les sacs des archives par noms propres mythologiques, bibliques, ou par noms de villes ou de fleuves. Le classement et la cotation mettent en application certaines techniques mnémoniques : la mise en série, simplifiée par l’ordre alphabétique et surtout l’ordre numérique infini, participe de cette mémoire.

Au cours de l’époque moderne, la notion d’information dans les archives acquiert une importance certaine. L’ordonnancement et donc la cotation doivent permettre de se repérer et donc de retrouver « comme d’un seul coup d’œil » l’acte. La cotation cherche alors à être une combinaison, code unique créé par arborescence, liant le document et son emplacement dans le mobilier. Elle tend vers l’abstraction ; le contenu n’est plus un référentiel ou une clé de lecture du symbole mais surtout un repère géographique dans l’espace, par des lettres ou des chiffres.

Poursuivant le propos pour les périodes plus récentes, Olivier Poncet revient d’abord sur la nouvelle donne épistémologique posée avec la science historique du Grand Siècle. Les règles de critique historique supposent de pouvoir faire explicitement référence aux sources d’archives tandis que de nouvelles classifications du savoir sont proposées, par exemple avec le classement de la bibliothèque du roi de Nicolas Clément (1684). La fureur méthodique qui s’empare du siècle suivant est contestée par les encyclopédistes qui lui préfèrent l’ordre alphabétique, mais séduit des feudistes, comme Pierre-Camille Le Moine partisan en 1765 d’un recours plus fréquent aux nombres, exprimés si possible en chiffres arabes.

Avec la Révolution, les lettres semblent retrouver la faveur des archivistes, singulièrement en France où le plan conçu par Daunou pour les Archives impériales en 1811 constitue la matrice de référence pour de longues décennies. À sa suite, le XIXe siècle enregistre une subordination normative du chiffre à la lettre, lisible dans le plan de classement des archives départementales préconisé par la circulaire de 1841 qui cependant use abondamment des chiffres pour opérer des distinctions entre sous-fonds et pour numéroter le fonds, clé de voûte du travail de classement. L’instruction de 1909, qui consacre le répertoire « numérique » est d’abord l’expression des derniers feux de la lettre comme base essentielle de tout classement dans les archives publiques françaises, singulièrement départementales.

Le XXe siècle est l’occasion d’une réflexion approfondie sur la meilleure manière de référencer définitivement des fonds d’archives massivement croissants et dont il s’avère qu’ils ne pourront faire l’objet d’un reclassement postérieur idéal. La profession archivistique refuse la tentation qu’aurait constitué l’adoption du cadre conceptuel des bibliothèques et de la documentation (classification décimale universelle) et débat de la meilleure manière de rendre compte des accroissements d’archives dans un cadre de classement qui n’a pas évolué depuis le XIXe siècle. Le classement continu est adopté de fait dans la pratique, avant d’être sanctionné en deux étapes. En 1965, il est décidé d’arrêter d’appliquer le plan de classement de 1841 aux archives antérieures à 1940 et en 1979, l’adoption de la lettre W pour le classement des archives postérieures à 1940 achève l’évolution réglementaire en germe depuis l’immédiat après-guerre. L’écart entre ces deux dates et le maintien symbolique (et subordonné, à la manière d’une ponctuation) d’une lettre pour articuler numéro d’entrée du versement et numéro d’ordre dans le versement témoigne des difficultés à modifier le cadre mental et culturel d’une profession archivistique française éduquée dans le culte de la lettre.

L’évolution parallèle du cadre de classement des Archives nationales, sous l’effet des choix technologiques (logiciels PRIAM 1 et PRIAM2) et de la décision prise en 1986 de faire du Centre des archives contemporaines de Fontainebleau un centre d’archivage définitif, aboutit à une logique numérique presque absolue. Une référence-outil de travail, à laquelle on ôte bientôt tout élément de référence à un plan de classement et à une aide mnémonique même minimale, est ainsi devenue une référence intellectuelle définitive à laquelle les chercheurs et utilisateurs, à leur tour, doivent se convertir.

Séance du 1er décembre 2023. – Claire Martin (Service des archives économiques et financières) et Matias Ferrera (Archives nationales – Centre Jean-Mabillon), “Le point de vue de l’archiviste”.

Claire Martin (conservateur en chef et cheffe du SAEF) revient dans son intervention sur les spécificités du ministère des Finances où le nombre domine, et sur la façon dont l’archiviste peut se comporter dans une telle administration.

L’omniprésence des nombres n’a rien de nouveau au ministère des Finances, et ce dès l’Ancien Régime et le contrôle général des finances comme le montre la sélection de documents présentés (évaluation de l’income tax britannique en 1894, relevé des opérations de caisse du Trésor de 1917, bulletin du Comptoir national d’escompte de Paris, notice explicative de l’impôt sur le revenu, formulaire de déclaration des revenus de 1988). La continuité administrative domine largement, même si l’informatisation a amené la généralisation d’un discours sur la donnée et si l’administration fiscale, aujourd’hui, se focalise sur celle-ci en recourant à l’intelligence artificielle.

Face à ce tsunami de nombres, l’archiviste peut se sentir dépassé et peut avoir l’impression d’un labyrinthe dans lequel il s’efforce de trouver son chemin. La méthodologie professionnelle des archivistes reste néanmoins une boussole utile et ne nécessitant pas nécessairement d’être un expert en mathématiques, entre évaluation par grandes fonctions, dialogue constant avec les services producteurs qui restent les meilleurs connaisseurs de celles-ci, curiosité intellectuelle, capacité à évaluer les lacunes dans les fonds collectés et conservés, prise en compte des besoins des publics. Sans négliger le fait que les archives des Finances, au-delà des nombres, permettent également d’écrire une histoire qui n’a rien de financière, qu’il s’agisse par exemple de l’histoire des grands travaux présidentiels ou celle du vignoble français.

Matias Ferrera (conservateur aux Archives nationales), de son côté, insiste dès le début de son intervention sur le fait que, dans l’univers du numérique, le chiffre est omniprésent en tant qu’atome du fichier numérique, et que ce qui est restitué à l’écran, notamment sous forme de lettres, n’est qu’un faux-semblant. Dans la machine, il n’y a en effet plus que des chiffres, et ce sont ces chiffres que l’archiviste doit conserver. Le moindre chiffre qui disparaît, et c’est tout le sens d’un enregistrement qui peut être modifié, d’où l’importance de la question de l’intégrité des fichiers numériques. L’archiviste, formé au déchiffrage des lettres, peut se trouver pris de vertige devant cette nécessité de gérer cette masse infinie aussi bien qu’infinitésimale de chiffres, sans perdre de vue l’approche macroscopique de l’évaluation archivistique.

C’est par les « nombres au carré » (la statistique qui est une mise en nombres de la réalité) qu’a commencé l’histoire de l’archivage des documents numériques en France. Dans le courant des années 1980, l’équipe Constance de la Cité interministérielle des archives de Fontainebleau a élaboré la méthodologie de collecte et de traitement des archives numériques qui a pu inspirer le standard OAIS (Open Archival Information System), distinguant l’objet de données à préserver (le train binaire) des informations de représentation (les données sur les données, contexte, structure, encodage) qu’il faut à tout prix préserver.

C’est toujours cette même méthodologie qui irrigue la politique de traitement des Archives nationales aujourd’hui, afin de préserver un patrimoine numérique de l’État désormais constitué de stocks énormes de données qui dépassent largement les seules données statistiques. Pour l’illustrer, M. Ferrera prend l’exemple du cadastre, désormais numérique et où la quantification et les nombres sont encore plus profus qu’auparavant, y compris dans son expression cartographique.

L’enjeu désormais est celui de l’accès à ces masses de chiffres collectés et conservés par les Archives nationales.

Pour conclure, M. Ferrera rappelle que si l’archiviste doit rester lui-même et qu’il n’y a pas à proprement parler d’archiviste du numérique, la science archivistique et la formation technique des archivistes doivent prendre en compte cette omniprésence du nombre.

Séance du 20 octobre 2023 – Olivier Poncet (École nationale des chartes-EHESS) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes), « Introduction. Archives : au commencement était le nombre ? »

En ouverture du cycle de l’année 2022-2023 consacré à la thématique « Nombre et dénombrement dans les archives », Édouard Vasseur rappelle qu’à l’origine des archives était non seulement le verbe, mais aussi et surtout le nombre, et ce dès l’Antiquité mésopotamienne.

Les nombres jouent un rôle central dans l’activité des administrations, qu’il s’agisse de dénombrer et quantifier pour connaître les ressources disponibles (humaines, monétaires ou matérielles), pour rendre les comptes – et le cycle de cette année prolonge en quelque sorte celui de l’année 2021-2022 –, pour dissimuler l’information à des tiers – au moyen d’un chiffrement – et pour identifier des personnes, des biens et des archives (numéros de dossiers). La seconde moitié du XXe siècle a exacerbé cette présence des nombres via le développement de la mécanographie et de l’informatique et le passage d’un gouvernement par les lois à un « gouvernement par les nombres » (Alain Supiot).

Les Archives, comme toutes les autres administrations, sont concernées par ce mouvement, ce qui pose non seulement la question de l’évaluation des archives contenant des nombres, mais aussi celle de la formation scientifique et technique à l’heure du nombre-roi.

Olivier Poncet fait part ensuite de ses réflexions sur le sujet, en revenant sur le cas français, entre le XVIIe siècle et la publication de l’importante instruction sur les archives départementales du 24 avril 1841.

Dès la Renaissance, l’ambiance est favorable au nombre avec le perfectionnement de la tenue des comptes par les marchands, le succès social et politique des mathématiciens et le lien qui s’établit entre la raison d’État, la censure et le décompte des hommes et des ressources – ce qui constitue une valorisation du décompte tel qu’il était pratiqué depuis l’Antiquité la plus ancienne.

Le XVIIe siècle voit ensuite l’invasion du discours chiffré dans l’administration, sous la forme matériellement perceptible des contrôles de troupes, des mercuriales de prix, des statistiques de mouvement de population et de structuration progressive des textes normatifs avec la numérotation des alinéas.

O. Poncet revient ensuite sur la typologie particulière des comptes et de leurs pièces justificatives que l’on peut assimiler à des actes (et donc avec la possibilité d’y appliquer la grille du questionnaire diplomatique de Mabillon), sur leur progressive tri et destruction à partir du XVIIIe siècle à la chambre des comptes de Paris et à la Révolution dans le cadre de la politique de triage voulue par la Convention. Dans le même temps, les révolutionnaires prévoient également de conserver aux Archives nationales nouvellement instituées plusieurs typologies dont les liens avec les chiffres et la mesure sont importants (étalons des poids et mesures, titre général de la fortune et de la dette public, résultat « computatif » du recensement annuel). L’époque révolutionnaire a beaucoup réduit les archives à des chiffres, tout en constituant un jalon essentiel vers la formalisation d’une administration statistique (avec le bureau de statistique créé en l’an VIII).

Il revient pour finir sur l’expérience de chercheur d’Alexis de Tocqueville aux archives départementales d’Indre-et-Loire, en s’appuyant sur les souvenirs de l’archiviste Charles de Grandmaison, et sur les notes de travail de Tocqueville : on y lit la vérité des archives que le grand penseur libéral fait resurgir au contact des formulaires et documents statistiques que l’Ancien Régime fait remplir aux intendants, mais aussi au regard du cadastre et des procès-verbaux de vente des biens nationaux.