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Séance du 21 mai 2026. Décoloniser les archives coloniales ? Table-ronde avec Fabienne Chamelot (Centre Jean-Mabillon et DYPAC-UVSQ), Bérengère Piret (Université catholique de Louvain-Archives de l’Etat en Belgique) et Romain Joulia (Archives nationales d’outre-mer).

1. Décoloniser : une démarche heuristique

Depuis les années 1970, la décolonisation des savoirs est à l’agenda de la communauté scientifique. Partant du postulat que les savoirs occidentaux sont hégémoniques, cette théorie s’efforce de légitimer d’autres systèmes de connaissances. Or l’archivistique, en tant que science, ne contribue-t-elle pas à cette hégémonie des savoirs occidentaux et à la négation des autres systèmes de connaissances ? Dans quelle mesure les théories décoloniales ont-elles influencé la pensée archivistique dans le monde dans les dernières décennies ? L’archivistique, en tant que science, peut-elle faire l’objet d’une décolonisation et si oui, comment ? Dans quelle mesure enfin les différentes situations coloniales – pour reprendre l’expression de Georges Balandier – influent-elles sur la manière d’appréhender ces questions ?

2. Décoloniser : une démarche archivistique

Services d’archives et archivistes mettent en œuvre tout un ensemble de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être hérités de leur formation et de leur déontologie professionnelle, qui se traduisent au quotidien dans les opérations concrètes d’évaluation, de sélection, de tri, de description et d’indexation, de conservation, d’accès et de valorisation. Dans quelle mesure ces dernières doivent-elles réévaluées et modifiées à l’aune du questionnement autour de la décolonisation des savoirs et des archives ? Comment cette approche se traduit-elle plus particulièrement dans un établissement qui, comme les Archives nationales d’outre-mer, est voué à la conservation d’archives associées à la colonisation européenne ? Qu’implique-t-elle dans la définition de la politique du service ?

3. Décoloniser : une démarche partagée

Le Conseil international des archives, lors de la Conférence internationale de la table ronde des archives (CITRA) de Cagliari, en 1977, a mis en avant la notion de patrimoine commun. Décoloniser des archives coloniales, dans la mesure où celles-ci concernent à la fois pays colonisateurs et pays colonisés, mais aussi, au sein de chacun de ces pays, différents types de communautés, constitue une démarche d’autant plus complexe que l’espace et le temps peuvent avoir exacerbé les tensions. Est-il possible aujourd’hui de mettre en œuvre une démarche partagée dans la gestion des archives coloniales et, si oui, comment ? Comment peut-on prendre en compte les intérêts parfois divergents des différents acteurs ? En quoi les approches de travail participatif avec les publics sur des archives non coloniales peuvent-elles constituer des sources d’inspiration ?

Séance du 17 avril 2026. – Monica Cardillo (Université de Nantes-Institut universitaire de France), Le rôle des archives coloniales dans la compréhension du droit.

Professeur d’histoire du droit à l’université de Nantes, Monica Cardillo rappelle en ouverture qu’elle travaille depuis une quinzaine d’années sur le droit colonial, spécialement dans le domaine environnemental et de la gestion des ressources hydriques des pays sous dominations coloniales italienne et française en Afrique. Les archives, dans leur matérialité parfois abîmée et désordonnée, ont constitué une forme de métaphore pour une juriste découvrant en Afrique la réalité d’un droit qui ne se laisse pas aisément saisir avec nos standards européens. Le pluralisme juridique africain se signale par la coexistence de plusieurs ordres juridiques, endogènes et exogènes, sous forme de couches diversement référencées, qui interagissent et se concurrencent. Plusieurs traits opposent ces logiques normatives : oralité versus écriture, une relation forte à la nature entendue dans une perspective de préservation plutôt que d’exploitation, une imbrication serrée avec le domaine religieux, la prééminence de la communauté sur l’individu, le maintien de l’harmonie sociale et cosmique plutôt qu’une sanction abstraite.

Inscrit dans la veine de la littérature post-coloniale et des subaltern studies, le recours des juristes aux archives pour nourrir leur compréhension du droit entraîne un triple effort : déplacement épistémologique (qu’accentue la démarche anthropologique), confrontation des témoignages (qui suppose de prendre en compte, au-delà des archives coloniales, également les archives orales et les témoignages contemporains) et décloisonnement des sources (qui implique une mise en confrontation des sources juridiques et extra-juridiques). Moyennant cette posture interdisciplinaire, les archives coloniales sont à même de révéler l’invention du droit du même nom.

La question de l’eau est à cet égard hautement révélatrice du projet impérial comme colonial. Elle est en effet étroitement liée au tracé des frontières par le colonisateur (hydronymes étudiés par Roland Pourtier) et elle constitue un élément central de la mise en exploitation des colonies. Il importe de contrôler la ressource et cela passe par l’imposition du droit, comme le souligne l’exemple précoce de l’Algérie où l’instauration de la propriété publique étend son emprise jusqu’aux cours d’eau (Titre I, Art. 2, alinéa 3 de la loi des 16-25 juin 1851). Ces dispositions ont été répliquées à l’échelle de l’ensemble des territoires soumis à la domination coloniale de la France (1904, par exemple, pour l’Afrique Occidentale Française). Ce faisant, le droit français, en incluant systématiquement l’ensemble des eaux, nie même qu’il y ait eu d’autres droits antérieurs et rejette dans le domaine du folklorique toute disposition coutumière qui en traiterait. Cette disqualification d’un autre ordre normatif permet l’appropriation de la ressource, au besoin en invoquant sa rareté au nom ou sous prétexte d’impératifs que l’on ne qualifie pas encore d’environnementalistes. Elle renforce la vocation coloniale supposée de tel ou tel territoire (l’Algérie, pays agricole) et porte toutefois en germe des contentieux à propos des multiples usages que l’on peut faire de l’eau (droit de pêche par exemple).

Le passage par les archives coloniales restitue la dimension plurielle du droit et de son application sur le terrain, avec un dégradé qui varie de la ville à la campagne. L’exemple du ravitaillement en eau de la ville de Dakar permet d’observer la mise en œuvre d’une maîtrise juridique de l’eau de surface, voire des ressources souterraines, avec la recherche et la production d’un droit spécifique dans la colonie bien avant que cet objet trouve une traduction législative en métropole. La colonisateur butte cependant contre les pratiques d’une population qui n’en demande pas tant et privilégie ses usages traditionnels que dénonce un colonisateur volontiers moralisateur et moqueur et que des ouvrages de fiction restituent dans des termes presque identiques en opposant des systèmes normatifs aux fondements antagonistes, voire apparemment irréconciliables.

C’est pourtant vers la conciliation des diverses sources de droit que tendent un certain nombre d’administrateurs coloniaux, plus proches de la réalité du terrain, à l’image de Robert Delavignette (1897-1976), administrateur en A.O.F., puis directeur de l’École coloniale où il devait plaider, dans Les vrais chefs de l’Empire (1939), pour l’expérimentation et où il enseigna le droit et les coutumes coloniales. Feindre l’application stricte d’un droit colonial, parfois absurdement précis et tatillon, et donc principalement tourné vers la population d’origine métropolitaine, tout en négociant les voies de passage les plus satisfaisantes pour administrer concrètement et humainement une colonie, parfois avec des formes d’incohérences déjà relevées par Ann Laura Stoler, telle est probablement la principale leçon qui ressort du discours des archives coloniales.

Séance du 20 mars 2026. — Thierry Guillopé (ENS Lyon, CHS et LARHRA) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes-PSL-Chaire Unesco « Les archives au service des nations et des sociétés africaines »), Les archives de l’Algérie à la période coloniale : constitution, contentieux, actualités (des années 1830 à nos jours).

En introduction, Thierry Guillopé rappelle que l’Algérie est la colonie qui est de loin la plus étudiée par les chercheurs, que ce soit en France ou à l’étranger, et ce depuis l’époque coloniale elle-même. Depuis le début des années 2000, ce sont les archives elles-mêmes qui font l’objet d’études, avec une réflexion qui s’inscrit dans le cadre des débats sur les « archives coloniales ». Le projet « Réinterroger les archives d’Algérie » commandité par le ministère de la Culture au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS)et au Centre Jean-Mabillon, comme l’expose ensuite Édouard Vasseur, prolonge d’ailleurs cette réflexion, notamment en approfondissant les connaissances sur la manière dont les archives étaient gérées en Algérie à cette période et dont ont été réalisées les translocations au moment de la guerre d’indépendance.

T. Guillopé présente tout d’abord le contexte dans lequel ont été créés les services d’archives en Algérie, évoquant successivement le travail de certains chartistes au XIXe siècle puis la création du service d’archives du gouvernement général à Alger, dans le contexte de la naissance de l’université d’Alger et du développement des études orientalistes dans cette même ville (cf. la thèse de Margo Stemmein soutenue en 2025). Il insiste sur le fait que les archives y sont mises au service du récit glorieux de la conquête et ont principalement pour but de la légitimer. Il présente enfin le contexte de création des services départementaux d’archives à Oran, Alger et Constantine, sur le modèle métropolitain, mais avec quelques spécificités liées à l’adoption, en 1927, d’un cadre de classement adapté à la réalité des fonds algériens.

É. Vasseur prolonge ensuite cette réflexion en revenant sur la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale. Si, sur le principe, les services d’archives départementaux d’Algérie ressemblent à leurs homologues métropolitains, voire sont en voie de normalisation sur certains aspects — multiplication des inspections par Paris, construction de bâtiments adaptés, création de centres de documents —, ils gardent cependant de fortes spécificités : rôle de coordination du service d’archives du gouvernement général ; taille des départements algériens ; dépendance du cadre algérien en matière de budget et de gestion du personnel ; spécificité des collections, en raison du poids des archives relatives à la colonisation ainsi qu’à la gestion des espaces et des hommes ; conséquences des multiples réorganisations administratives connues alors par l’Algérie (et en premier lieu la dissolution des communes mixtes). À la faveur des réorganisations des années 1955-1959, se met d’ailleurs en place une organisation des archives algériennes qui se traduit par la création d’un comité de réflexion dédié et à la création d’une organisation spécifique des archives, plaçant les archivistes des nouveaux départements créés sous l’autorité des archivistes en chef d’Oran, Alger et Constantine.

La spécificité des archives algériennes est ensuite renforcée, comme l’explique T. Guillopé, par les destructions survenues au moment de la guerre d’indépendance – en premier lieu par les incendies et plasticages de l’Organisation armée secrète – et par la décision prise par la métropole, en 1961 puis en 1962, de « rapatrier » certaines archives en métropole, translocation dont la connaissance s’affine mais dont certains aspects — notamment les choix opérés par les différents départements ministériels —, appellent des recherches complémentaires. Le « rapatriement » des archives algériennes a joué, comme le rappelle ensuite É. Vasseur, un rôle essentiel dans la décision d’établir à Aix-en-Provence ce qui est aujourd’hui les Archives nationales d’outre-mer, la décision de construction du centre étant concomitante du lancement de la première opération de « rapatriement ». Il est intéressant de noter que cette opération n’a pas été sans susciter des tensions entre administrations, le ministère des Affaires étrangères estimant avoir voix au chapitre quant à la communication des archives ainsi rassemblées, au motif qu’elles concernaient des pays désormais indépendants dont les relations politiques avec la France étaient gérées par lui.

Pour finir, T. Guillopé rappelle que, depuis 1963, s’est développé en Algérie une archivistique propre, avec sa réglementation, ses dépôts et ses organes de formations, en parallèle du contentieux qui oppose ce pays à la France à propos des archives.

Les deux intervenants concluent sur une spécificité relative des archives algériennes, rejoignant ainsi les conclusions de précédents intervenants sur la question des « archives coloniales ».

Séance du 21 novembre 2025. – Rahul Markovits (École normale supérieure de Paris-PSL), Les pièges de l’archive impériale : le cas des compagnies des Indes orientales.

Rahul Markovits, maître de conférences HDR à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, revient tout d’abord sur l’institution des compagnies de commerce occidentales. Créées au XVIIe siècle pour l’essentiel, à partir de la première d’entre elles, l’East India Company (EIC) anglaise fondée en 1600, les plus importantes sont la Vereenigde Oostindische Compagnie hollandaise (1602) et la Compagnie des Indes orientales française (1664). Ces sociétés commerciales destinées à l’exploitation du trafic entre l’Europe et les territoires situés à l’est du Cap de Bonne Espérance mobilisent d’importants capitaux et subissent les contre-coups des affrontements politiques des puissances européennes. C’est ainsi que les Anglais refluent vers l’Inde à la fin du XVIIe siècle où ils développent fortement leur implantation. L’organigramme de l’EIC tel qu’il apparaît à la fin du XVIIIe siècle fait ressortir l’importance de la Court of Directors à Londres qui concentre des archives imposantes en provenance des différentes factories dont la principale est bientôt celle de Calcutta où réside le gouverneur général.

Les archives produites par la Compagnie, ordonnées selon un plan de classement alphabétique relativement récent (après 1967) sont le reflet de l’importance de l’information comme outil de gouvernement et comme source de profits. Une partie des fonds s’arrêtent en 1858, avec le passage du gouvernement de l’Inde à l’Empire britannique (British Raj), d’autres prennent fin en 1947 avec l’indépendance. Les principales séries sont la série B (Court of Directors), la série E (correspondance avec les factories et les comptoirs), la série F (Board of control qui dépend directement du gouvernement, institué en 1784 et qui voit passer une partie de la correspondance), la série G (Factory records) ou encore la série P (registres délibératifs des différentes présidences). Le fonds, imposant ensemble de 14 kml, a été confié en 1982 à la British Library (Asia, Pacific and Africa Collections, naguère Oriental and India Office Collections ; OIOC). Il fait l’objet d’une numérisation croissante par les soins d’une société privée (Adam Matthew) qui met ainsi les principales séries à la disposition d’un public capable de payer l’abonnement très onéreux pour ce faire, ce qui ne manque pas de créer des biais et des asymétries dans l’accès à ces ressources.

R. Markovits introduit ensuite quelques travaux récents qui aident à mieux définir la nature exacte de ces archives hybrides, entre archives commerciales, coloniales ou impériales. Le travail de Miles Ogborn (Indian Ink. Script and Print in the Making of English East India Company, 2007) s’intéresse à la circulation de l’écrit et de l’imprimé et décrit un monde de papiers dont il s’attache à catégoriser les différentes composantes. Il soutient l’idée que l’écrit agit comme un antidote à la défiance, par le caractère collégial des délibérations consignées par écrit et la responsabilité collective (accountability) qui en découle. Philip J. Stern, pour sa part, revient dans son ouvrage The Company State. Corporate Sovereignty and the Early Modern Foundation of the British Empire in India (2012) sur la nature exacte des compagnies des Indes, spécialement l’EIC dont l’octroi en sa faveur du droit de lever l’impôt en 1765 en a fait une puissance territoriale supérieure par le nombre de contribuables (20 millions) à l’Angleterre de la même époque (8 millions). Les archives de cette Compagnie-État ne s’en sont pas pour autant ressenties car la mutation en réalité n’a pas été si radicale par rapport à la situation du XVIIe siècle. Plus directement centré sur la question des archives, Asheesh Kapur Siddique (The Archives of Empire. Knowledge, Conquest and the Making of the Early Modern British World, 2024) accentue le propos et plaide, lui, pour penser la mutation en termes archivistiques selon un raisonnement qui se veut radial, à l’échelle de tout l’Empire et pas seulement de l’Inde, où les dispositifs gouvernementaux, principalement à l’époque de Warren Hastings, intègrent les normes mogholes dans les institutions britanniques (et donc dans la forme et le contenu des documents).

Commentant son étude récente parue dans la revue Le Temps des médias, R. Markovits présente les Considerations on Indian Affairs de William Bolts paru en 1772. Dénonciation de l’intérieur de la politique de Robert Clive – Bolts est un ancien employé de l’EIC au Bengale –, cette publication volumineuse rassemble près de 800 pages de documents originaux édités et assortis d’un glossaire de mots destinés à souligner l’authenticité des pièces publiées. Bolts prend à témoin l’opinion publique au moyen des archives de l’EIC soudainement retournées contre elle, avec la revendication appuyée que « facts are obstinate things » où l’usage critique des sources pénètre dans l’arène des débats publics et politiques, à l’image des bella diplomatica du siècle précédent.

Concluant son propos, R. Markovits revient sur la genèse de son étude du destin de Ahmad Khan, venu de l’Inde occidentale à Londres, en passant par l’Empire ottoman et la France révolutionnaire. Outre le rôle du hasard et de l’inventivité dont il convient de faire preuve, les biais de la traduction par les contemporains de diverses pièces se joignent aux erreurs des métadonnées des catalogues (en l’espèce de la British Library) qui reprennent de manière abusive des conclusions erronées des juges anglais de l’époque, amenant en définitive le chercheur à la conclusion des pièges que recèlent, à des degrés divers et des stades variables de leur fabrication, l’archive impériale.

Séance du 7 novembre 2025. – Marie Houllemare (Université de Genève), Archives coloniales, archives impériales ? Le cas de la France d’Ancien Régime.

Après avoir rappelé l’importance du dialogue entre chercheurs et archivistes dont le rôle de médiateurs est fondamental pour la mise en relations des premiers avec les archives, Marie Houllemare, professeur ordinaire à l’université de Genève et responsable de l’Unité d’histoire moderne, ouvre son propos par une réflexion sur la relation de la dimension coloniale et de la dimension impériale telle qu’elle transparaît dans les archives et leurs usages passés et présents. À la suite de Jane Burbank et Frederick Cooper qui définissent l’empire comme « une grande entité politique, expansionniste ou ayant une mémoire de l’expansion » (Empires in world history, 2010), elle insiste en particulier sur la contribution décisive des archives à l’assise intellectuelle et politique de l’imaginaire impérial. Elle place délibérément son approche sous la double influence de Bruno Latour (La fabrique du droit, 2002) et d’Ann Laura Stoler (Along the Archival Grain, 2008) qui invitent à lire dans les archives de lieux de conflit et de résolution de conflits individuels et collectifs.

S’arrêtant en premier lieu sur les archives coloniales au prisme de l’institution et de la pratique judiciaires, qu’elle a récemment exploré à travers son ouvrage Justices d’empire. La répression dans les colonies françaises au XVIIIe siècle (2024), M. Houllemare commence par retracer le destin varié et parfois négligé des archives des tribunaux français outre-mer durant la période d’Ancien Régime. Des processus de sélection y sont à l’œuvre pour des raisons logistiques et juridiques – destruction des dossiers où les esclaves noirs sont seuls partie prenante et donc non susceptibles de recours – et entraînent une forme de dissimulation, voire d’invisibilisation de certaines populations dans les documents aujourd’hui conservés. La parole des esclaves, en principe interdite en justice, trouve toutefois à se frayer une voie pour des raisons pratiques et judiciaires (témoignages, demandes de liberté). Elle requiert l’attention spéciale des chercheurs invités ainsi à situer correctement ces éléments, cueillis dans une zone grise de la pratique des tribunaux.

Dans un deuxième temps, les archives impériales sont appréhendées, dans le cas français, à la faveur de l’examen des archives disponibles en métropole, à Paris et à Versailles. La lente émergence d’une réalité institutionnelle coloniale (1710, Bureau des colonies) et la sédimentation progressive d’un savoir colonial institué (1716 collection des actes souverains de la Marine et 1720, Dépôt des cartes et plans de la Marine) franchit un seuil majeur dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Le projet de dépôt des papiers publics des colonies (DPPC), d’abord pragmatique et opportuniste (Rochefort, 1765) puis prospectif et pro-actif (Versailles, 1776) accompagne la mise en place d’un gouvernement de l’empire par les papiers.

Le cas des actes de grâce concédés à des individus résidents dans les colonies vient enfin se glisser dans l’interstice conceptuel ménagé entre archives coloniales et impériales. En théorie instrument de la seule souveraineté du roi, qui l’exprime en métropole par truchement de sa Grande Chancellerie, la grâce chemine jusqu’au Conseil du roi par le moyen du Secrétariat d’État de la Marine qui, dans certains cas (brevets de grâce), couronne seul l’édifice judiciaire mis en place au nom de l’expression du pardon souverain du monarque. Ce dernier gouverne ainsi par le pardon et la rémission un empire dont la réalité coloniale, cependant, est marquée par un iter administratif qui obéit à une logique séparée.

À bien des égards, le prisme judiciaire constitue une spécificité du cas colonial français où l’absence de corps intermédiaires (hors la milice) place le monde des colons directement face à la justice du roi ainsi sommée de réguler non seulement un corps social soumis à une violence symbolique et réelle mais aussi des horizons politiques qui ne trouvent pas d’issue réglementée en dehors d’une jurisprudence qui s’efforce d’asseoir l’autorité royale dans un contexte très spécifiquement dépourvu d’autres relais traditionnels. Ces conclusions invitent à prolonger le regard dans les dossiers personnels conservés dans la série COL E des Archives nationales d’outre-mer et provenant du Bureau du contentieux des colonies, significativement créé la même année que le DPPC. Le projet « Masculinités esclavagistes » (Université de Genève, coord. M. Houllemare) permettra d’en prendre la mesure.

Séance du 24 octobre 2024. – Olivier Poncet (École nationale des chartes-École des hautes études en sciences sociales), Introduction. Les colonies font-elles exister les archives coloniales ?

Le thème choisi pour les séances de l’année universitaire 2025-2026 s’apparente à une reprise de la plupart des thèmes roulés dans les séminaires des années précédentes. Inspiré et suscité par les mouvements historiographiques des subaltern studies (Ranajit Guha dès les décennies 1970-1980), et conséquemment des post-colonial studies, d’une part, et de l’ethnographie des archives en contexte colonial décrit par Ann Laura Stoler (Along the archival grain, 2008), d’autre part, l’objet offert à la réflexion permet d’aborder aussi bien le sujet par un mouvement de décentrement (le bas et la périphérie) que par une attention portée à l’expérience sensible des documents, de leur matérialité à leur nature parfois foncièrement inquiète, chaotique ou incertaine. Le séminaire vient après d’autres rencontres et publications, dont le numéro spécial de French Colonial History paru en 2023 et issu d’une rencontre tenue aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) les 27 et 28 juin 2019 sur le thème « (Dé)construire les archives coloniales ».

L’exemplum d’une proclamation du gouverneur de Cochinchine Charles Thomson datée du 18 juin 1884 sert de premier point d’accroche et de réflexion sur la « colonialité » supposée ou réelle des archives. Imprimé sous forme de placard, en deux langues (français et khmer, cette dernière version reproduite ici sous forme de texte manuscrit lithographié), ce texte se donne comme une exégèse unilatérale d’une convention qui fait évoluer le protectorat initial de la France sur le Cambodge en une domination coloniale de fait et de droit. Co-signée par le roi du Cambodge contraint par la force des baïonnettes, cette convention fait l’objet d’une exégèse du gouverneur français qui masque la réalité des conditions de l’octroi de ces nouvelles dispositions dont il attend que les lettrés cambodgiens se fassent les relais zélés et obéissants. Conservé sous deux versions dans deux fonds des ANOM (administration centrale et gouvernement général de l’Indochine), ce témoin écrit illustre le caractère performatif de l’imposition de la domination coloniale et de sa capacité d’acculturation opportuniste (validation au moyen d’un timbre à l’encre rouge).

L’histoire de la notion d’« archives coloniales » peut s’appuyer sur la leçon du contextualisme de l’école de Cambridge (Quentin Skinner) qui insiste sur le contexte d’élaboration des idées, leur cristallisation formelle et leur capacité de réception par une société donnée. Examiner les circonstances de l’émergence de l’expression d’« archives coloniales », les contextes d’usage et les inflexions interprétatives auxquelles elle donne lieu revient aussi à tracer une partie de l’histoire qu’entend reparcourir le séminaire de cette année. Tandis que le célèbre édit de Louis XVI instituant en 1776 un dépôt d’archives pour recueillir sous forme de copies des actes notariés, baptistaires ou judiciaires en provenance de l’outre-mer colonial français ne parle que de « papiers publics des colonies », la Révolution en fait des « archives coloniales » dès lors qu’il s’agit d’en réordonner l’accès libre en 1794. Toutefois l’élargissement le plus net, mais non décisif pendant longtemps, est accompli à la faveur d’un article publié en 1853 à propos des conditions matérielles de conservation en Martinique qui fait des archives coloniales tous les témoignages écrits (archives comme imprimés) disponibles en main publique ou privées, en métropole comme en outre-mer.

Potentiellement porteuse de modernité, cette définition n’est pas reprise après la création d’un ministère propre des Colonies en 1894 dont les archives seules forment les « archives coloniales », par une métonymie inachevée qui laisse à part les « archives locales ». ces dernières faisant l’objet d’un intérêt marginal, mais réel, de la part d’une commission de réforme des archives et des bibliothèques instituée en 1905-1906 : l’un de ses membres, l’historien de la Révolution française Alphonse Aulard, plaide en faveur d’une centralisation de toutes les archives publiques et des archives « indigènes » témoignant de l’histoire des territoires sous domination française.

La période des décennies 1910-1930 appelle un traitement spécifique, surtout quand on songe à l’implication de certains anciens élèves de l’École des chartes dans l’exaltation de l’œuvre coloniale de la France, comme Alfred Martineau, professeur au Collège de France sur une chaire d’histoire coloniale de 1921 à 1935, ou Pierre Deloncle, secrétaire général de l’exposition coloniale de 1931. Mais c’est avec la période décoloniale, ouverte aux lendemains immédiats de la Seconde Guerre mondiale que la question des « archives coloniales » est rouverte, sur un plan diplomatique, politique et théorique. Elle trouve d’abord à s’incarner dans le traité de « répartition des fonds » de l’Indochine conclu le 15 juin 1950, mais il faut attendre un article de Carlo Laroche publié dans la Gazette des archives en 1966 pour y trouver l’opposition duale devenue classique, entre archives de souveraineté et archives de gestion. Quant à la notion même d’archives rapatriées, elle renvoie de manière sous-jacente à l’interprétation que donnent les archivistes à la notion de respect des fonds, envisagée sur un mode territorial dans le sort des archives de l’Afrique occidentale française, demeurées intégralement à Dakar après la décolonisation, et sur un mode souverain par le même C. Laroche dans son essai, nourri de sciences sociales, intitulé Que signifie le respect des fonds ? paru en 1971.

Séance du 23 mai 2025. – Table-ronde : De la preuve à l’œuvre, de l’œuvre à la preuve, avec Philippe Bettinelli, conservateur du patrimoine au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, Catherine Chevillot, responsable de la préfiguration de la mission « Provenance » du Service des musées de France au ministère de la Culture, et Gennaro Toscano, professeur à l’École nationale des chartes et conseiller scientifique à la Bibliothèque nationale de France

1. Prouver l’attribution

S’il n’en fait pas nécessairement l’alpha et l’oméga de ses investigations, le chercheur en histoire, et histoire de l’art en particulier, s’efforce de rapporter la réalisation d’une œuvre à un ou plusieurs auteurs. Le plus souvent, il entend ainsi confirmer (ou infirmer) des hypothèses contextuelles ou chronologiques et inscrire plus précisément ladite œuvre dans les sources disponibles. Cette quête parfois éperdue, où le moyen se confond parfois avec la fin, peut croiser la route de l’artiste lui-même : ce dernier peut en effet avoir été soucieux de revendiquer publiquement la paternité de son travail, quand bien même celui-ci peut résulter d’une entreprise collective (à l’image d’un document d’archives élaboré par davantage de personnes que son seul signataire). Ces signes ou signatures, parfois cryptiques, parfois transparents, existent depuis des siècles, voire des millénaires, mais se sont multipliés depuis la fin du Moyen Âge. La posture de l’artiste validant son œuvre n’est pas isolée et accompagne l’essor de l’individuation commun à l’ensemble de la société de son temps.

Avec le développement du marché de l’art, à l’âge moderne et surtout à l’époque contemporaine, la signature de l’artiste est devenue un élément-clé de la valeur économique des œuvres. Cette confiance a parfois généré des artefacts faussement signés par des tiers, contribuant à jeter le doute sur l’ensemble d’une production artistique et donc à renvoyer celle-ci au lot commun des œuvres anonymes. Le recours aux textes écrits extérieurs à l’œuvre devient alors une voie pertinente pour tenter de percer le mystère de l’attribution et prouver une signature qui n’existe pas en tant que telle. Le chercheur fait flèche de tout bois : actes notariés, correspondances, inventaires, mémoires, récits etc. En l’espèce, il n’existe pas (ou très rarement) de document unique pour instituer l’auctorialité d’une œuvre : comme dans bien des domaines non artistiques, l’analyse critique d’un dossier documentaire parfois assez postérieur à la réalisation d’une œuvre établit plus sûrement un faisceau d’indices qu’une preuve absolue se suffisant à elle-même.

Pourtant, même lesté de preuves écrites, l’attribution peut encore être mise en doute par l’examen de l’œuvre elle-même. Les tenants du style, qui trahirait plus sûrement l’identité de l’artiste que n’importe quel document attestant de la participation de celui-ci à la réalisation d’un artefact, révoquent ou amoindrissent la force potentielle de l’écrit. S’agit-il dès lors d’une querelle d’écoles historiques, l’une plus suspicieuse à l’égard des archives et assumant une hiérarchie des preuves en faveur du geste qui trahit l’identité, l’autre plus attachée aux témoignages extérieurs à l’œuvre analysée et productrice d’un discours complexe sur la genèse de cette dernière ? Le recours aux archives pour prononcer une attribution relève-t-il d’une forme d’incroyance ou d’un discours de la raison ? Et de quoi l’attribution par les archives est-elle la preuve ?

2. Prouver la provenance

À bien des égards, la preuve de la propriété peut sembler moins problématique que l’attribution d’une création à un individu. Et pourtant, en matière d’œuvre d’art, possession vaut-elle titre ? Jusqu’à une date relativement récente, il n’existe pas de documents établissant la cession, onéreuse ou gracieuse, d’un artefact entre deux personnes, physiques ou morales. En revanche, des inventaires, des états, des descriptions sont disponibles pour constater un moment donné la présence de celui-ci dans la liste des biens d’un individu ou d’une entité. Pour un long temps historique, il est ainsi usuel de suivre pas à pas la circulation des œuvres de possesseurs en possesseurs et d’en tirer la conclusion que la propriété d’un objet est passé de l’un à l’autre. Ainsi va l’histoire des collections faite de généalogies et d’analyses comparées de documents faisant surgir un objet de listes en listes.

Il arrive cependant que le passage d’une collection à une autre ne se soit pas effectué paisiblement et régulièrement, ouvrant la voie à des contestations sur la base de la propriété légalement prouvée. Depuis quand ce type de disputes judiciaires et de revendications sur des bases légales autour de la propriété d’une œuvre existe-t-elle ? Et à quelles motivations obéissent-elles ? Sont-elles assimilables à des contestations ordinaires qui touchent n’importe quelle succession mobilière ? Ont-elles à voir avec la construction progressive d’un marché de l’art ? Sont-elles contemporaines de l’émergence de l’institution muséale entendue comme expression d’un bien public ? Quelles archives sont alors mobilisées pour défendre les différents points de vue ?

Plus récemment, dans le cadre de l’histoire coloniale et des régimes totalitaires de l’Europe occidentale, les archives ont été largement exploitées pour tenter de bâtir un cadre scientifique et documenté sur lequel régler de manière cohérente et organisée de larges problèmes touchant à la propriété des œuvres dès lors que la puissance publique était accusée d’irrégularités et de vols, soit par la violence des armes ou la domination politique, soit en dévoyant l’usage du droit, construit ad hoc et imposé par la force aux propriétaires. De nouvelles archives sont alors sollicitées pour déterminer les aléas de ces tragiques histoires de propriétés arrachées, subtilisées, détournées, des témoignages photographiques parfois uniques aux immenses fonds des institutions chargées de récupérer à l’issue d’un conflit les biens indûment saisis, en passant par les récits des « collecteurs » comme dans le cas de la mission Dakar-Djibouti de 1931-1933. Une fois établie l’irrégularité de l’acquisition et du transfert de propriété (mais selon quelles modalités exactes ?), la restitution nécessite-t-elle un nouveau recours aux archives pour prouver la qualité d’ayant-droit du propriétaire putatif ? Ce qui peut sembler aisé dans le cas de personnes physiques, quoique parfois privées d’archives personnelles disparues avec le drame qui les a frappées, est rendu probablement plus complexe dans le cas de personnes morales aux emboîtages institutionnels et culturels complexes, de surcroît dans des sociétés sans archives. En somme, les archives sont-elles la réponse à toutes les problématiques des restitutions d’œuvres d’art ? La possession et l’usage ordinaire d’archives chez les uns ne créent-t-elle pas une distorsion dans l’appréciation des dossiers et n’accordent-elles pas un avantage à l’une des parties en cause ?

3. Prouver l’œuvre

L’artiste contemporain est un archiviste. Au-delà du cas emblématique de Picasso, dont le rapport compulsif et radical à l’archivage est connu, nombreux sont ses homologues qui à partir du XXe siècle documentent leur processus créatif et l’accompagnent d’écrits en tous genres qui témoignent de la genèse comme de la réception de leurs œuvres. Les ateliers d’artistes ne se conçoivent guère plus sans des lieux d’archives écrites qui connaissent des sorts variés, selon la personnalité de leur producteur : transmission par succession, ventes de tout type, collecte par des fondations ou par des institutions muséales. Les archives d’un artiste ne constitueraient-elles pas parfois le meilleur point de vue sur son œuvre ? Toutefois, si la préservation de l’unité créatrice paraît plus aisée, conjure-t-elle absolument l’inévitable dispersion des artefacts créés ?

Plus récemment, le lien entre archives et création artistique a connu une évolution technique, symbolique et fusionnelle remarquable avec l’apparition des NFT (non-fungible token, autrement dit jeton non fongible). Cet acronyme désigne des objets de nature informatique suivis, stockés et authentifiés au moyen de protocoles de blockchain auxquels est attaché un identifiant numérique qui le rend unique et non fongible au sens juridique du terme, c’est-à-dire qu’il conserve son intégrité et son authenticité. Les œuvres d’art réalisées par ce moyen depuis 2017 atteignent ainsi le statut même d’archives authentiques datées, validées et sourcées. Dans une mise en abyme d’un genre inédit, la création est ainsi à elle-même sa propre archive, à moins que l’archive ne soit ici érigée au niveau d’une œuvre d’art ?

Au-delà, la notion d’original unique, que l’on pensait relativisée avec les tirages multiples mais réglementés de certaines sculptures, n’effectue-t-elle pas un retour fracassant qui viendrait réduire l’œuvre d’art, par une conception excessivement légaliste, à une suite de preuves ? La création tendrait-elle ainsi à se diluer dans un monde soucieux de juridicisation, autrement dit d’un recours accru au droit dans les interactions ordinaires de la vie sociale, voire de la vie tout court ? Enregistrer à jamais une œuvre comme le font les NFT est-il en définitive de nature à anticiper, voire régler les questions relatives à l’attribution ou à la provenance ?

Séance du 1er décembre 2023. – Claire Martin (Service des archives économiques et financières) et Matias Ferrera (Archives nationales – Centre Jean-Mabillon), “Le point de vue de l’archiviste”.

Claire Martin (conservateur en chef et cheffe du SAEF) revient dans son intervention sur les spécificités du ministère des Finances où le nombre domine, et sur la façon dont l’archiviste peut se comporter dans une telle administration.

L’omniprésence des nombres n’a rien de nouveau au ministère des Finances, et ce dès l’Ancien Régime et le contrôle général des finances comme le montre la sélection de documents présentés (évaluation de l’income tax britannique en 1894, relevé des opérations de caisse du Trésor de 1917, bulletin du Comptoir national d’escompte de Paris, notice explicative de l’impôt sur le revenu, formulaire de déclaration des revenus de 1988). La continuité administrative domine largement, même si l’informatisation a amené la généralisation d’un discours sur la donnée et si l’administration fiscale, aujourd’hui, se focalise sur celle-ci en recourant à l’intelligence artificielle.

Face à ce tsunami de nombres, l’archiviste peut se sentir dépassé et peut avoir l’impression d’un labyrinthe dans lequel il s’efforce de trouver son chemin. La méthodologie professionnelle des archivistes reste néanmoins une boussole utile et ne nécessitant pas nécessairement d’être un expert en mathématiques, entre évaluation par grandes fonctions, dialogue constant avec les services producteurs qui restent les meilleurs connaisseurs de celles-ci, curiosité intellectuelle, capacité à évaluer les lacunes dans les fonds collectés et conservés, prise en compte des besoins des publics. Sans négliger le fait que les archives des Finances, au-delà des nombres, permettent également d’écrire une histoire qui n’a rien de financière, qu’il s’agisse par exemple de l’histoire des grands travaux présidentiels ou celle du vignoble français.

Matias Ferrera (conservateur aux Archives nationales), de son côté, insiste dès le début de son intervention sur le fait que, dans l’univers du numérique, le chiffre est omniprésent en tant qu’atome du fichier numérique, et que ce qui est restitué à l’écran, notamment sous forme de lettres, n’est qu’un faux-semblant. Dans la machine, il n’y a en effet plus que des chiffres, et ce sont ces chiffres que l’archiviste doit conserver. Le moindre chiffre qui disparaît, et c’est tout le sens d’un enregistrement qui peut être modifié, d’où l’importance de la question de l’intégrité des fichiers numériques. L’archiviste, formé au déchiffrage des lettres, peut se trouver pris de vertige devant cette nécessité de gérer cette masse infinie aussi bien qu’infinitésimale de chiffres, sans perdre de vue l’approche macroscopique de l’évaluation archivistique.

C’est par les « nombres au carré » (la statistique qui est une mise en nombres de la réalité) qu’a commencé l’histoire de l’archivage des documents numériques en France. Dans le courant des années 1980, l’équipe Constance de la Cité interministérielle des archives de Fontainebleau a élaboré la méthodologie de collecte et de traitement des archives numériques qui a pu inspirer le standard OAIS (Open Archival Information System), distinguant l’objet de données à préserver (le train binaire) des informations de représentation (les données sur les données, contexte, structure, encodage) qu’il faut à tout prix préserver.

C’est toujours cette même méthodologie qui irrigue la politique de traitement des Archives nationales aujourd’hui, afin de préserver un patrimoine numérique de l’État désormais constitué de stocks énormes de données qui dépassent largement les seules données statistiques. Pour l’illustrer, M. Ferrera prend l’exemple du cadastre, désormais numérique et où la quantification et les nombres sont encore plus profus qu’auparavant, y compris dans son expression cartographique.

L’enjeu désormais est celui de l’accès à ces masses de chiffres collectés et conservés par les Archives nationales.

Pour conclure, M. Ferrera rappelle que si l’archiviste doit rester lui-même et qu’il n’y a pas à proprement parler d’archiviste du numérique, la science archivistique et la formation technique des archivistes doivent prendre en compte cette omniprésence du nombre.

Édition 2023-2024 du séminaire – Nombre et dénombrements dans les archives

À l’heure où les archives numériques bousculent l’archivistique mondiale, le nombre semble, au moins étymologiquement, chez lui aux archives. À vrai dire, il y a toujours été : à s’en tenir à leurs fonctions primitives, archiver, c’est aussi et d’abord compter. Il ne semble pas pourtant que ce lien ait été questionné de manière principale ou frontale, en dépit d’un lien qui n’a cessé de se déployer en tous sens, les archives se nourrissant du chiffre et inversement. Qu’on parle de données statistiques extraites des archives ou enfouies en elles, qu’on raisonne en termes quantitatifs sur les « masses » ou au contraire sur la rareté, il semble bien que compter soit aussi un préalable ou en tout état de cause un adjuvant de l’archivage.

Quelle que soit la mission ordinaire des archives que l’on prenne en compte, de la collecte à la communication en passant par la conservation et le classement, rien n’est échappe au nombre ou plutôt rien ne se fait sans lui. L’archivistique serait-elle donc une science exacte ? En ces temps d’intelligence artificielle, le propos n’a rien de particulièrement provocateur et pose au contraire crûment la question de ce qu’une société attend de ses archives.

Programme des séances

Vendredi 20 octobre 2023

Introduction. Archives : au commencement était le nombre ? Olivier Poncet (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon-EHESS-CRH) et Édouard Vasseur (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon)

(Nota : la séance aura lieu exceptionnellement en salle Quicherat, au premier étage)

Vendredi 1er décembre 2023

Le point de vue de l’archiviste : Claire Martin (Service des archives économiques et financières) et Matias Ferrera (Archives nationales – Centre Jean-Mabillon)

Vendredi 26 janvier 2024

Coter et classer avec les nombres, hier et aujourd’hui : Corentin Durand (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon-Université Lyon II-CIHAM) et Olivier Poncet (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon-EHESS-CRH)

Vendredi 9 février 2024

Les chiffres statistiques et comptables dans les archives: richesse et dispersion: Béatrice Touchelay (Université de Lille-IRHiS)

Vendredi 15 mars 2024

Infrastructures genrées du calcul, du classement et de la computation des données avant l’ère informatique : Delphine Gardey (Université de Genève)

Vendredi 3 mai 2024

Les renouvellements de l’histoire sociale quantitative : un nouveau regard sur les archives administratives contemporaines : Claire Lemercier (CNRS-Sciences Po-CSO)

Vendredi 17 mai 2024

Gouverner les archives par le nombre ?

Table-ronde avec Emmanuelle Bermès (École nationale des chartes-Centre Jean-Mabillon), Olivier Martin (Université de Paris-CERLIS) et Guillaume Nahon (Ministère de la culture, inspection des patrimoines)

Informations pratiques

Lieu : École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, salle Delisle (rez-de-chaussée)

Horaire : une fois par mois environ, le vendredi, de 14 heures 30 à 16 heures 30.

L’entrée du séminaire est libre, dans les limites des places disponibles.

Il est possible d’assister au séminaire à distance par visioconférence, sur inscription auprès d’Édouard Vasseur : edouard.vasseur@chartes.psl.eu

Séance du 12 mai 2023. Table-ronde « Quel avenir pour la carte dans les archives ? », avec Bruno Galland (Archives départementales du Rhône et de la Métropole de Lyon), Marie-Vic Ozouf-Marignier (EHESS) et Philippe Truquin (IGN)

Marie-Vic Ozouf-Marignier, directrice d’études à l’EHESS (chaire Identités, savoirs, aménagement »), est membre du laboratoire Géographie-cités (UMR 8504), équipe d’Epistémologie et d’histoire de la géographie. Autrice d’une thèse La formation des départements. La représentation du territoire français à la fin du 18e siècle (Paris, Éd. de l’EHESS, 1989), elle a par ailleurs été coordinatrice et autrice de volumes dans la collection des Atlas de La Révolution française (Éditions de l’EHESS, 1987 à 2000).

Philippe Truquin est délégué au patrimoine, chargé de la politique d’archivage à l’Institut géographique national, après avoir été responsable du service de la documentation géographique, etchargé de la Photothèque, de la cartothèque et du Géoroom de l’IGN. Avant cela il a été membre de l’équipe projet du premier Géoportail de l’IGN et responsable de son service de la communication institutionnelle.

Bruno Galland est directeur des Archives départementales du Rhône et de la métropole de Lyon et professeur associé à Sorbonne-Universités, après avoir occupé plusieurs postes aux Archives de France et aux Archives nationales. Auteur de nombreux ouvrages d’histoire médiévale, il a par ailleurs publié (avec Christine Nougaret) Les instruments de recherche dans les archives (Paris, Documentation française, 1999).

Les organisateurs du séminaire ont organisé la table-ronde autour des trois thèmes suivants qui ont été proposés à la réflexion des intervenants invités à réagir.

1. L’élaboration des cartes, entre technique et facteur humain

La confection des cartes a été pendant longtemps un travail sinon solitaire, du moins limité à l’intervention de quelques individus, dont certains sont connus, voire revendiquaient de l’être au moyen de signatures ou de publications imprimées. Si une partie de la production cartographique est sui generis, confectionnée à l’initiative des cartographes, le commanditaire direct, voire l’employeur du cartographe, n’a cessé depuis le XVIe siècle d’être plus nettement identifié. Pour de multiples raisons, la réalisation régulière des cartes s’est trouvée concentrée entre les mains de quelques individus, sans doute inférieurs à la centaine pendant de nombreuses générations, et de quelques institutions spécifiques pour une large part cantonnées à la commande publique de certains départements ministériels, au premier rang desquels l’armée, la marine, la diplomatie ou les colonies.

De nos jours, les progrès techniques y compris et jusqu’au numérique, la démultiplication des usages cartographiques, ont peut-être dilué la responsabilité de la genèse et de l’élaboration des cartes. Où se situe de nos jours l’initiative de la carte et quels sont les grands producteurs et commanditaires de cartes ? Dans le secteur public, en particulier, l’État conserve-t-il la prééminence quantitative, prescriptive et normative qui a été longtemps la sienne ? Les outils technologiques dont nous disposons permettent un grand nombre de manipulations, de recréations ou d’extractions qui accentuent les mutations de la carte, tandis que l’accès généralisé à des masses données autorisent tout un chacun à créer sa propre carte, entendue souvent désormais comme une superposition de couches ad hoc plutôt que comme un document intangible. Ces dispositifs n’ont-ils pas distendu la notion même de carte entendue comme un tout fini et authentique, dont la position chronologique dans une série est relativement déterminée ? Au-delà, trop de cartes ne tuent-elles pas les cartes ?

2. Lire et faire lire la carte, hier et aujourd’hui [présentation OP]

Dans son Langage des géographes paru en 1964, François de Dainville a exhumé le travail du Père Lubin qui sous Louis XIV s’employait à enseigner à lire les cartes à ses contemporains. Progressivement, la lecture des cartes a acquis ses lettres de noblesse, d’abord dans des écoles spéciales comme celles des militaires, puis a gagné l’espace académique pour se frayer un chemin dans l’université à l’occasion de la création des premières chaires de géographie à la fin du XIXe siècle à l’époque de Vidal de La Blache et de gagner dans la foulée l’enseignement secondaire, voire primaire.

Où en est aujourd’hui, à l’heure d’internet et de GoogleMaps, l’apprentissage de la lecture des cartes pour les différents publics, qu’ils soient écoliers ou étudiants, qu’ils travaillent dans le domaine privé ou dans le domaine public ? La formation à la carte, non pas tant pour savoir la réaliser, mais pour savoir la lire, l’interpréter et la transmettre est-elle suffisante chez les archivistes et les bibliothécaires qui ont la charge d’en assurer la collecte, la conservation et la communication ? Aux yeux des chercheurs spécialistes, leurs outils descriptifs (instruments de recherche, bases de données) sont-ils adaptés à ce type de documentation et à ses évolutions les plus récentes ? Une meilleure sensibilisation à cette typologie particulière permettrait-elle d’améliorer la signalisation et la description des cartes, en dehors des services très spécialisés que l’on ne rencontre guère que dans quelques établissements spécifiques pour des raisons historiques autant qu’administratives (Archives nationales, Bibliothèque nationale de France, Service historique de la Défense ou Archives diplomatiques) ?

3. Archiver les cartes : la fin d’un cycle historique ? [présentation EV]

Il n’existe pas, sauf exceptions remarquables signalées plus haut, de services dédiés aux cartes. Les plans de classement traditionnellement usités en France dans les services d’archives publiques depuis le XIXe siècle n’ont pas, en dehors du cas singulier à tous égards des Archives nationales, réservé un sort spécifique aux cartes : ce souci de préservation intellectuelle de l’unité des fonds a rencontré frontalement un souci au moins aussi fort, sinon davantage, de préservation matérielle des documents cartographiques alors retirés des cartons, dépliés et conservés à part et à plat. Cette pratique de dissociation entre les textes et les cartes a-t-elle suivi une chronologie et une exécution uniformes en France depuis le XIXe siècle, archives départementales et communales confondues ?Quand elle a été promue (officiellement ?), a-t-elle revêtu un caractère systématique ou a-t-elle été cantonnée aux cartes esthétiquement remarquables (cartes en couleur), aux fonds les plus anciens (avant la Révolution), aux fonds les plus identifiables (cadastres), aux cartes les plus cartographiques (à l’exclusion des plans de situation de bâtiments, etc.) ?

Lors de la période révolutionnaire, les cartes ont été désirées par tous : les Archives nationales qui ont imaginé de créer un emploi d’ingénieur-cartographe pour s’occuper des archives fondatrices de la division du territoire national en départements ; les services déjà anciens de l’armée qui ont imaginé renforcer leur mainmise sur la cartographie la plus actualisée entendue comme un élément de défense nationale ; la Bibliothèque nationale enfin destinataire de pièces historiques destinées à l’instruction et aux arts et organisatrice du premier service de communication des cartes au public.

Deux siècles après, que reste-t-il de ce Yalta cartographique avant l’heure ? La conservation des grandes collections et des grands fonds cartographiques entre bibliothèques et archives génère-t-elle plus de concurrence que de complémentarité, spécialement en matière de collecte ? Localement, les archives départementales et communales connaissent-elles des homologues ou sont-elles en charge, seules, de la mémoire cartographique du territoire ?

Le rapport Nougaret sur la « Stratégie nationale pour la collecte et l’accès aux archives publiques à l’ère numérique » (2017) n’évoque pas la typologie cartographique, ce qui est après tout logique car cette documentation est de moins en moins spécifique par rapport aux autres documents numériques puisqu’elle est avant tout un ensemble de données émulsionnées par un logiciel au moment de sa création. Pourtant, cet angle mort de la formation et de réglementation des archivistes ne pourrait-il pas faire l’objet de recommandations favorables à une meilleure prise en compte de la dimension cartographique de la prise de décision et de l’action publiques ? Et la modification du Code du patrimoine ouverte par la loi Darcos de 2021, qui permet à la Bibliothèque nationale de France d’obtenir le dépôt des données cartographiques en base, ne renvoie-t-il pas au partage instauré par la loi de messidor an II ?