
L’ouvrage collectif Community Archives réunit treize études de cas qui explorent la manière dont des groupes sociaux, souvent marginalisés, utilisent les archives pour affirmer leur identité et préserver leur mémoire.
L’ouvrage s’articule autour d’une problématique forte : il interroge les rapports entre les archives et la mémoire collective. On pourrait rester insatisfait d’une brève introduction qui ne définit pas les deux objets de l’ouvrage, mais il s’agit justement de laisser la pleine liberté aux études particulières pour montrer justement la relativité de chacun des concepts. Ainsi, l’ouvrage réunit des exemples d’archives communautaires extrêmement variés : les archives des cultures noires à Londres, des communautés gays et lesbiennes au Canada, les archives des réfugiés bosniaques, ou encore les archives des fans du groupe Grateful Dead.
Les différents auteurs ne se contentent pas de décrire le développement de ces initiatives archivistiques communautaires : ils analysent comment ces archives participent à la construction de la mémoire d’un groupe, souvent en réponse à des processus d’oubli ou d’effacement. Le chapitre consacré aux Noongars de l’Australie occidentale, par exemple, montre comment les archives créées par l’administration coloniale, qui visaient à détruire la culture aborigène, ont été récupérées pour prouver la persistance de cette culture et revendiquer des droits territoriaux.
Un autre thème majeur abordé dans l’ouvrage est la tension qui existe entre les archives communautaires et les institutions archivistiques traditionnelles. Si de nombreuses archives communautaires sont créées en dehors du cadre institutionnel, des efforts sont également faits pour les intégrer dans des structures plus formelles, comme les bibliothèques ou les archives locales. Toutefois, cette interaction avec les institutions archivistiques « officielles » soulève des questions complexes : comment ces archives communautaires peuvent-elles être intégrées sans perdre leur caractère particulier et leur lien avec les groupes qu’elles documentent ? Peut-on vraiment protéger et valoriser une mémoire populaire dans le cadre des normes archivistiques classiques, souvent éloignées des réalités sociales et culturelles des communautés concernées ?
La question de la définition même des archives est soulevée par plusieurs auteurs. Par exemple, l’étude des archives gays et lesbiennes au Canada révèle la manière dont des organisations communautaires se sont battues pour obtenir une reconnaissance légale par les archives, défiant ainsi les conceptions traditionnelles des services d’archives uniquement entendus comme des espaces de conservation de documents officiels ou gouvernementaux. En ce sens, l’ouvrage incite les archivistes à reconsidérer leurs critères de légitimité et à reconnaître les archives communautaires comme des lieux essentiels de mémoire et de justice.
L’ouvrage s’intéresse également à la relation complexe entre la mémoire écrite et orale, et à la manière dont ces deux formes de mémoire coexistent, se complètent et parfois s’opposent. Dans de nombreuses sociétés, les traditions orales sont bien plus vivantes que l’écrit, et c’est à travers ces formes non documentaires que se transmettent les savoirs et les histoires. L’exemple des archives aux Fidji, où la mémoire des ancêtres et du savoir maritime est transmise par le chant et la danse plutôt que par l’écrit, met en lumière la diversité des pratiques mémorielles à travers le monde et les défis que représente la conservation de ces formes de savoir. Les archivistes doivent alors répondre à la question de la capture et de la préservation ces savoirs qui échappent aux formats archivistiques traditionnels.
Ces questionnements, tout en s’intéressant aux archives communautaires, interrogent profondément le rôle des archivistes eux-mêmes. À travers les contributions des différents auteurs, il devient évident que la profession archivistique doit évoluer pour prendre en compte la pluralité des mémoires et des voix sociales. Les archivistes sont ainsi invités à repenser leur place, non seulement comme conservateurs de documents, mais aussi comme médiateurs entre les communautés et les institutions. Le défi est de taille : il s’agit de préserver la mémoire collective tout en permettant aux groupes sociaux de s’approprier leur propre histoire, souvent dans des contextes politiques et sociaux délicats.
Les auteurs soulignent également les risques de la politisation des archives, comme le rappelle Richard Cox dans ses réflexions finales. Les archives, en donnant une voix à certains groupes, peuvent accentuer les divisions sociales et politiques. Il est donc crucial de ne pas oublier que si les archives communautaires sont des outils puissants de lutte et d’affirmation identitaire, elles restent aussi des espaces de contestation et de négociation entre différentes mémoires et histoires concurrentes.
En confrontant les archives à la question toujours plus actuelle de la mémoire collective, ce recueil de contributions en vient donc à des réflexions profondes sur le rôle des archives dans la société contemporaine, sur leur pouvoir de construction de la mémoire et sur leur effet sur les communautés marginalisées. À l’inverse, il ouvre des pistes passionnantes pour repenser la profession archivistique et son engagement dans la société, en soulignant la relativité de notre conception traditionnelle des archives et la nécessité de comprendre celles-ci comme un outil vivant et profondément lié à la société. Il faut bien le dire, il s’agit d’un appel à une profession plus ouverte, inclusive et socialement engagée.
Antonin Deguest.








