Archives de catégorie : Recensions d’ouvrages

John A. Aarons, Jeannette A. Bastian, and Stanley H. Griffin, Archiving caribbean identity. Records, community, and memory, London/New York, Routledge Studies in Archives, 2022

L’année 2026 marque le dixième anniversaire d’un tournant majeur pour l’archivistique caribéenne. C’est en effet en 2016 qu’a été créé, au sein de l’University of the West Indies, basée à Mona, en Jamaïque, le Master of Arts in Archives and Records Management, première formation d’archivistique de la région. La naissance de ce programme d’étude s’inscrit dans le cadre de l’affirmation de l’identité caribéenne, qui donne lieu à des réflexions scientifiques depuis la fin des années 1990 : il s’agit de promouvoir une mémoire et une culture commune, en valorisant des populations et des pratiques jusqu’alors mises de côté dans des sociétés encore très marquées par la colonisation et en cherchant à réévaluer la part de l’héritage de cette période dans les Caraïbes.

En archivistique, cette “caribéanisation” ne s’est véritablement opérée qu’à partir de 2016, grâce aux réflexions amorcées au sein de ce Master, dont le site internet précise que la finalité est à la fois de proposer une “formation accessible au niveau local” (les archivistes se formant jusqu’alors en Amérique du Nord ou au Royaume-Uni) afin de développer la profession dans les Caraïbes ; mais aussi de créer “un espace académique vital pour l’examen critique de la mémoire des Caraïbes et des pratiques archivistiques”. C’est ainsi que, dès 2018, paraît un premier ouvrage sur le sujet —Decolonizing the Caribbean record : An archives reader — recueil de 40 essais publié sous la direction de Jeannette Bastian, John Aarons, and Stanley Griffin. Puis, un an plus tard, s’est tenu, toujours dans le cadre du Master, un premier cycle de conférences intitulé : “Unlocking Caribbean Memory, Uncovering New Records : Discovering New Archives”.

Des interventions de ces trois journées d’étude est né l’ouvrage collectif Archiving caribbean identity. Records, community, and memory, toujours sous la direction des trois mêmes professeurs. Sur le modèle du précédent, il s’agit d’un recueil de 15 essais rédigés par des archivistes, des universitaires, mais aussi des géologues, artistes ou encore musiciens, tous issus des Caraïbes.

Chacun de ces chapitres, quoique portant sur des sujets très divers, nourrit une réflexion autour de la nécessité de reconsidérer ce que sont les archives caribéennes : dans des sociétés où l’écrit est arrivé avec les Européens au XVIe siècle, la notion d’archives telle que nous la concevons interroge. Tandis qu’une grande partie de la culture et de la mémoire caribéenne se transmettent en dehors des structures officielles, par l’oralité et le spectacle, par des pratiques multiples, dynamiques et fragiles, la question se pose de savoir comment “archiver” ces éléments constitutifs de l’identité de la région. Certes, nombre de services d’archives travaillent déjà en collaboration étroite avec des associations communautaires afin de conserver cette mémoire ; toutefois, il n’en reste pas moins que la distinction entre “archives officielles”, qui suivent le modèle européen, et “archives autres”, plus représentatives de la société caribéenne actuelle, perdure. Et, ce, malgré la volonté des archivistes, car les structures destinées à la conservation des documents patrimoniaux peinent à prendre en charge ces formats nouveaux. Cet ouvrage, pionnier en la matière, a donc pour but de combattre les silences des archives des Caraïbes, trop peu représentatives de la population qui y vit, à la fois par l’extension de la notion d’archives à des documents d’autres formats que l’écrit, et par une réinterprétation des archives existantes.

L’ouvrage se divise en deux parties, la première consacrée aux “Formats tangibles et intangibles” et la seconde aux “Collections vues à travers un filtre caribéen”. La première de ces parties propose au lecteur une exploration de ce que pourraient être des archives plus représentatives des Caraïbes actuelles : les huit chapitres qui la composent portent chacun sur un exemple de medium au travers duquel s’exprime l’identité caribéenne, qu’il s’agisse de la musique endémique des carnavals ou des chorales de Noël (chap. 1 & 3), de Twitter (chap. 2), ou encore des paysages de la région (chap. 5 et 8).

La seconde partie, quant à elle, apporte un regard nouveau sur les archives caribéennes déjà existantes, archives coloniales et post-coloniales constituées selon des modèles eurocentrés et qui tendent à invisibiliser une partie de la population des Caraïbes. Le chapitre 9, par exemple, issu des travaux de Tonia Sutherland, Linda Sturz et Paulette Kerr, met en avant les vies de trois femmes noires ayant participé à la résistance contre l’esclavage, par l’étude à la fois des archives écrites conservées aux National Archives du Royaume-Uni et des histoires circulant de bouche à oreille dans les îles caribéennes : le lien entre ces deux sources a ici permis aux autrices de compléter les silences des archives coloniales, afin de mettre en avant une histoire différente de celle officielle des régimes gouvernants des Caraïbes du XVIIIe siècle. Dans ce chapitre sont ainsi avancés des documents jusqu’alors ignorés des chercheurs et plus représentatifs de la population caribéenne, allant de collections privées (chap. 11 et 12) ou ecclésiastiques (chap. 14) aux timbres postaux (chap. 10).

Finalement, cet ouvrage très accessible pose les bases d’une réflexion autour de ce que doivent être les archives caribéennes, d’aujourd’hui et de demain. Il est possible de lui reprocher de ne pas assez aborder des aspects techniques de la collecte et de la conservation ou de se concentrer uniquement sur une petite partie des Caraïbes anglophones ; cependant, le caractère succinct et agréable de cet ouvrage explique aussi sa réussite : il propose aux étudiants et archivistes caribéens un ensemble de textes faisant autorité afin d’introduire dans leur travail les réflexions déjà proposées dans d’autres régions du monde autour de la décolonisation des archives.

Anaïs Vrinat

Anne Klein, Archive(s), mémoire, art. Éléments pour une archivistique critique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2019.

Le livre d’Anne Klein propose une réflexion sur l’archive décomposée en deux parties, revenant sur l’historique et les acquis de la discipline d’abord, avant d’avancer, en se fondant sur ce qui a été développé auparavant, des éléments pour repenser les concepts d’archive et d’archivistique à l’aune des nouvelles problématiques qu’ils peuvent rencontrer, notamment avec les nouvelles technologies.

La première partie dresse un historique de l’usage des archives et de la pensée avec laquelle on a traité l’objet historique qu’elles représentent. Très classique dans son approche, le récit part ainsi des origines des dépôts et de leur usage purement administratif, pour arriver au problème posé par la Révolution et le changement du rapport à l’archive que le xixe siècle instaure. L’archive devient alors source historique par excellence, utilisée pour construire un récit mais vue comme une émanation du passé qui dit le fait historique. A. Klein souligne avec raison que ce changement de paradigme s’inscrit dans la « scientifisation » du siècle et des disciplines ; on pourrait toutefois regretter qu’elle ne souligne pas davantage l’influence du comtisme et du positivisme, dont le poids dans les études historiques ne manque pourtant pas de se faire sentir. Les archives subissent ensuite la révision théorique opérée par ce qu’A. Klein appelle l’école « postmoderniste », dont l’émanation principale est l’école des Annales et les tenants d’une pensée qui estime qu’outre l’archive, il est important de reconstituer l’édifice social qui permet sa création et son interprétation. L’étude se consacre ensuite non pas au traitement historique des archives, mais plutôt à la réflexion archivistique : A. Klein décrit alors la création de la théorie des trois âges des archives et le processus de mise en archive, puis son évolution récente avec la théorie du records continuum. L’intérêt principal de cette synthèse vient essentiellement du fait qu’elle parvient à résumer les apports des différentes cultures de l’archive, opposant les réflexions traditionnellement françaises et francophones aux théories plus anglo-saxonnes et plus au fait des problématiques sociales face auxquelles les archives sont confrontées. Partant de ce constat et considérant l’archaïsme relatif des cadres qui permettent ou ont permis de penser les archives et leur incapacité à répondre pleinement à ces nouvelles demandes, A. Klein propose une nouvelle réflexion sur les archives, en déplaçant le point de vue de leur appréhension.

Les perspectives nouvelles sous le prisme desquelles les archives sont pensées s’inscrivent dans la lignée des théories de Walter Benjamin sur l’histoire développées dans les Thèses sur le concept d’histoire et dans le Livre des passages. Le cheminement de sa réflexion amène A. Klein à considérer l’archive comme la matérialisation du croisement entre Autrefois et Maintenant qui constitue pour Benjamin le moment historique. L’archive n’est alors plus un surgissement du passé mais un document qui s’inscrit pleinement dans le présent et fait de ce dernier le point central de la relation à l’archive. Celle-ci, en conséquence, change selon le moment de son interprétation et l’individu qui l’interroge, devenant un élément extrêmement plastique et personnel. On perçoit le changement profond engendré dans le rapport à l’archive, qui cesse d’être simplement un objet destiné à l’utilisation historique, comme source, ou à l’utilisation administrative par l’organisme producteur : l’archive en tant qu’objet recouvre une typologie de documents beaucoup plus larges et moins définie et est tournée résolument vers l’avenir, au lieu d’être un moyen de regarder le passé. Autrement dit, elle est un support sur lequel il est désormais possible de se baser pour construire une organisation sociale.

A. Klein étudie ensuite les apports de l’art pour la pensée archivistique, en particulier la photographie : elle analyse à travers plusieurs expositions les dépassements que celle-ci propose, grâce aux techniques employées mais également aux thèmes abordés, constituant une alternative de plus en plus plausible au langage, par lequel l’archive est traditionnellement conçue et définie. La photographie devient donc un support qui permet de mettre en archive le plus dramatique plus efficacement – l’exemple choisi par l’auteure est celui des camps de concentration, cas archétypal et justement qualifié par Paul Ricoeur « d’expériences à la limite, proprement extraordinaires » qui rendent la mise en archive traditionnelle « provisoirement incongrue » ou « inappropriée » dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli – mais également de reconstituer l’histoire des groupes dominés socialement, dont les organismes producteurs ne gardent traditionnellement que peu de traces – les problèmes rencontrés par les Amérindiens sont ainsi longuement décrits pour illustrer cette nouvelle utilisation de l’archive. L’approche artistique de l’archive permet surtout de mettre en avant ce dont l’archive est dépourvue, ce qu’elle ne dit pas, faute de moyens ou de conservation. Se pose alors la question de l’utilisation de cette archive repensée : objet social accessible à tous, reste-t-elle un objet fondamental pour le récit historique ? L’archive fictive utilisée par A. Klein, si elle est en effet utile pour le corps social, est beaucoup plus délicate pour l’entreprise scientifique, puisqu’elle n’existe qu’a posteriori. De la même façon, les questions purement matérielles comme la conservation et la diffusion sont également très concernées par la restructuration conceptuelle des archives, dont l’exploitation devient la dimension principale. La réflexion d’Anne Klein ne vise toutefois qu’à proposer une façon de penser au mieux les archives pour pouvoir orienter plus précisément une société qui se sait historique, en rationalisant son rapport au temps et en tentant de revenir sur les pratiques archivistiques traditionnelles, marquées par un conservatisme institutionnel que les groupes et individus traditionnellement oubliés par les discours que produit le pouvoir, entendu selon les termes de la rhétorique foucaldienne, souhaiteraient dépasser pour accéder à une existence historique propre.

Gabriel Rocard.

Kirsten Weld, Paper cadavers: the archives of dictatorship in Guatemala, Durham, Duke University press, 2014.

Avant la chute d’un régime dictatorial est organisée, le plus souvent, la destruction plus ou moins systématique des archives les plus sensibles du pouvoir. Cette opération est menée dans l’urgence et, chance pour l’historien, elle est souvent incomplète. La révélation au grand jour des archives de la Stasi, tout juste échappées de la destruction au sortir de la Guerre Froide, en est un exemple probant.

Quelle n’a pas été la surprise pour les défenseurs des droits de l’homme au Guatemala de découvrir, au hasard d’une inspection routinière, quelque 75 millions de documents de la Police nationale en 2005, archives oubliées mais n’ayant pas été détruites par le régime. Relatifs à la répression étatique durant la guerre civile guatémaltèque (1960-1996), ces documents de surveillance de l’État sont révélés au grand jour à peine dix ans après la conclusion du conflit, qui a laissé des plaies béantes dans la mémoire nationale. C’est à cette découverte singulière que s’attache à retracer Kirsten Weld, après avoir travaillé deux années au côté des volontaires pour reconstituer ce qu’elle nomme des « cadavres de papier ». Cette expression fait référence tant à leur état de conservation qu’à leur contenu lugubre : surveillances, arrestations et sévices infligés pendant trente-six années au peuple guatémaltèque. Mais l’horizon de cette étude n’est pas purement historique, puisqu’elle rend compte aussi bien de l’élaboration de ces archives que de leur négation après-guerre, puis de leur redécouverte menant à un énième processus de classification, et donc de discours politique. En soulignant le caractère éminemment contemporain de ces archives, K. Weld leur redonne vie, de même qu’à tous les inconnus dont les noms reviennent à la lecture ; le travail titanesque des archivistes confrontés à ces documents se double d’une pénibilité réelle, celle de voir les noms de familiers ou même des siens se mêler à l’évocation de la répression sous toutes ses formes. Fait singulier, l’archiviste est confronté à son propre passé, si ce n’est même à son vécu. Il s’apparente donc plus à un lecteur qu’à un archiviste, accédant à des dossiers qui n’auraient jamais pu lui être communiqués. L’expérience dès lors n’est plus du tout la même, ainsi que le souligne l’autrice au gré de ses échanges avec les archivistes locaux. On s’étonnera de voir ces volontaires, archivistes en herbe qui n’en ont que le nom, doués d’une réelle profondeur de réflexion sur l’usage de l’archive au XXIe siècle et sur le pouvoir qu’elle recèle pour bâtir une société nouvelle. L’accès à ces documents devient alors un enjeu démocratique pour les citoyens, mais aussi source de conflits renouvelés : K. Weld parle d’« archive wars », terme audacieux pour désigner l’opposition au sein de la société civile guatémaltèque entre libre communication et fermeture de ce fonds, qui a été lui-même la cible d’attaques incendiaires – au sens propre du terme.

À travers le destin d’un fonds d’archives oubliées, l’autrice entend mener l’étude d’un pays en transition démocratique, fragmenté par des questions mémorielles plus vivantes que jamais. Toutefois elle éclaire aussi un front oublié de la Guerre froide en Amérique latine, où l’ingérence américaine s’est révélée omniprésente, parfois sous des formes inattendues. On apprend ainsi que l’Agence américaine pour le Développement international (USAID), qui est autant un outil d’influence que de philanthropie, a travaillé avec la Police nationale guatémaltèque d’abord pour lui inculquer les fondamentaux de l’archivistique, discipline méconnue dans ce corps tout sauf professionnalisé. Par la mise en place de procédures systématiques et par une aide matérielle très concrète – classeurs, fiches et armoires made in USA –, l’efficacité de la surveillance étatique a été accrue au moyen d’une gestion rationalisée de l’archive, devenue un outil de contrôle social durable. Dès lors, tout citoyen a pu être tracé pendant des décennies par les forces de sûreté qui disposaient d’une manne considérable d’informations, désormais classées et conservées selon des méthodes modernes. Ici réside le principal apport de l’ouvrage, celui d’avoir retracé une contre-insurrection menée par le fer et par l’archive, qui devient une arme à part entière.

L’exploitation de fonds d’archives guatémaltèque et américain permet une mise en regard critique de la mémoire de cette répression, tandis que l’abondante bibliographie offre au lecteur des voies d’approfondissement bienvenues. Les nombreuses interviews, qu’on peut assimiler à des archives orales, menées auprès des archivistes locaux ajoutent un point de vue saisissant sur cette mission qui est tout sauf banale, celle d’excaver le passé national du Guatemala sous la dictature. On regrettera l’absence de cartes du pays, qui eussent pu le replacer dans l’Amérique latine du XXe siècle, de même qu’une comparaison plus étoffée avec le système répressif des nations voisines. Il n’empêche que la plume de K. Weld fait fi de ces maigres critiques, transportant le lecteur sur la piste de la plus importante (re)découverte d’archives policières de notre siècle.

Louis Casteran.

Elizabeth Shepherd, Pioneering Women Archivists in Early 20th Century England, Abingdon, Routledge, 2025.

Le développement de l’archivistique anglaise au cours du XXe siècle n’a-t-il été qu’un phénomène masculin ? Telle est la question soulevée par l’ouvrage d’Elizabeth Shepherd, professeure en gestion des archives au département des sciences de l’information de l’University College London. L’historiographie a longtemps été celle d’une histoire masculine et institutionnelle. Le rôle des femmes y était minimisé : leurs travaux étaient souvent relégués au niveau de l’amateurisme ou bien subsumés dans les contributions masculines. De plus, elles étaient peu présentes – car exclues des postes nationaux – du processus de développement institutionnel et gouvernemental des archives. C’est en lisant les recherches de Maryanne Dever, Maxine Berg et Margaret Procter que l’autrice s’est questionnée sur la place et le rôle des femmes dans le développement de l’archivistique. Des études sur les contributions professionnelles et les vies de femmes pionnières à l’époque contemporaine existaient déjà pour les domaines des bibliothèques, des musées, de l’archéologie et de la discipline historique : il restait à étudier les archives.

Pour ce faire, E. Shepherd a choisi de réaliser une biographie collective de cinq femmes pionnières, nées entre 1870 et 1885 et dont les contributions ont travaillé en « synergie » au développement de l’archivistique et de la profession en Angleterre (p. xv). Ces femmes sont : Ethel Stokes (1870-1944), Mary Louise Cox (1873-1936), Catherine Jamison (1881-1965), Joan Wake (1884-1974) et Lilian Jane Redstone (1885-1955). Les sources disponibles les intéressant sont plus personnelles et moins institutionnelles que celles qui concernent les hommes, étant moins liées au processus institutionnel et gouvernemental : correspondances, journaux intimes, mentions dans des revues et de rares archives officielles des travaux qu’elles ont pu mener dans divers centres d’archives (notamment durant le moment d’exception de la Première Guerre mondiale). Leurs contributions sont aussi plus difficiles à étudier car moins documentées. Les sources ont varié selon les femmes : les papiers personnels d’E. Stokes et L. Redstone n’ont pas été conservés, au contraire de ceux de J. Wake par exemple. Le fonds Joan Wake au Northamptonshire Archives Service est central, bien qu’en grande partie encore non catalogué : amie d’E. Stokes, elle préparait un mémoire sur cette dernière. La majorité des archives est conservée en Angleterre (à défaut aux Etats-Unis : archives des universités de Chicago et d’Austin).

L’ouvrage met l’accent sur l’importance du rôle conjoint de ces femmes pionnières, à la fois dans l’élaboration et la structuration du paysage archivistique anglais à l’échelle locale, mais aussi dans la construction de la profession. Tout d’abord, E. Shepherd souligne l’importance de l’éducation reçue par ces femmes, pourtant originaires de milieux sociaux différents, de la tranche inférieure de la classe moyenne à l’aristocratie. Elle replace son analyse dans un contexte plus général d’ouverture de l’enseignement aux femmes avant 1920 en Angleterre. Cette éducation joue un rôle clé, car elle leur confère « confiance, connaissance et indépendance d’esprit » (p. 34) : en effet, elle est la base de leur indépendance financière (elles ne se sont jamais mariées) et de leur accès aux connaissances et compétences nécessaires à l’archivistique. Ensuite, sont mis en avant leurs réseaux, qui se développent dès leur scolarité et qui continuent à s’étendre au cours de leur carrière : ils permettent justement de tisser la toile du paysage archivistique grâce aux dynamiques conjointes de leurs contributions. Au début du XXe siècle, il n’y avait pas d’emploi pour les femmes dans les institutions culturelles nationales : l’autrice met alors en exergue leur agency à l’échelle locale. Elles ont tenu un rôle majeur dans la localisation et la collecte des archives (alors principalement conservées dans chez des propriétaires privés) et dans leur préservation dans des centres d’archives organisés par comtés. L. Redstone a notamment agi dans le Suffolk et J. Wake dans le Northamptonshire. Elles ont aussi contribué à faciliter l’accès à ces archives : elles sont à l’origine de transcriptions, traductions, instruments de recherche et même manuels d’archivistique. Alors que l’histoire émergeait comme discipline universitaire, elles ont contribué à inciter à l’étude des archives. Elles-mêmes ont effectué des recherches pour des clients privés et publié leurs travaux historiques dans des revues, aidant ainsi à écrire l’histoire locale. Elles ont permis, grâce à leur expertise, un meilleur accès et une meilleure compréhension des archives.

Avec ce livre, E. Shepherd offre une véritable réponse à la problématique du genre dans les premiers développements de l’archivistique en Angleterre. Elle participe à combler le vide historiographique sur les femmes pionnières dans le domaine des archives, tout en apportant de précieux éléments sur les fondations du paysage archivistique dans les localités anglaises, et les pratiques du métier. L’ouvrage montre un grand travail de dépouillement en proposant une grande quantité d’informations, tant sur la vie personnelle que professionnelle de ces femmes. Cependant, il est dommage que le développement des chapitres ne soit qu’un enchaînement factuel, et que l’analyse réside seulement dans leur conclusion. Le livre manque peut-être d’une organisation plus claire des informations dans un plan plus précis. De plus, certains chapitres ne concernent pas toutes les femmes : cela est sûrement dû aux archives disponibles. Il reste que cette étude, si elle porte sur l’Angleterre, invite à poser la question de cette problématique dans d’autres pays.

Juliette Lefeuvre

Craig Robertson, The Filing Cabinet. A Vertical History of Information, Minneapolis/London, University of Minnesota Press, 2021

Il est difficile de trouver une traduction française satisfaisante du terme filing cabinet : « meuble à tiroirs », « armoire de classement », « meuble de rangement », aucune de ces trois définitions ne rend parfaitement justice à la complexité de l’objet dont il est question dans la monographie de Craig Robertson. C’est cet « empilement rectilinéaire de quatre tiroirs, généralement dans un alliage de métal » (p. 1) qu’interroge l’historien américain, professeur associé en études de communication à Northeastern University. D’un côté, C. Robertson considère l’objet « meuble à tiroirs », inventé aux États-Unis dans les années 1890, comme le reflet et le support des considérations contemporaines sur le capitalisme et le scientific management. De l’autre, il identifie le meuble à tiroirs comme le révélateur d’une époque où « l’information » émerge en tant que donnée essentielle du travail bureaucratique. C. Robertson cherche ici à combler une lacune historiographique relative à l’endroit et à la façon dont est stockée l’information et estime que le meuble à tiroirs a joué un rôle essentiel dans le développement du capitalisme gouvernemental et corporatiste américains. Il adopte une approche matérialiste maîtrisée permettant de situer l’objet à sa juste place dans ses rapports entre développement technologique et société. Il mobilise à cette fin un vaste panel de sources, composé d’ouvrages d’époque, de brevets, de modèles, de dossiers publicitaires, de dessins de presse et de photographies.

Dans une première partie centrée sur l’objet même, l’auteur revient sur les trois valeurs principales du filing cabinet : verticalité, intégrité, logique interne. Dans le premier chapitre, l’historien revient sur la comparaison courante entre le meuble à tiroirs et le gratte-ciel, en se concentrant sur le concept de verticalité. Le filing cabinet, comme le gratte-ciel, adopte une forme verticale pour satisfaire à la notion émergente d’efficacité rationnalisée, par l’économie de l’espace disponible en investissant la hauteur, et par la possibilité de segmentation de l’objet en « étages » ou « tiroirs » permettant une identification rapide de leur contenu. L’auteur revient ensuite sur le concept d’intégrité (chapitre 2). À travers l’histoire du support de l’information corporatiste, passant par le livre relié et le livret à feuilles mobiles (loose-leaf ledger), l’historien retrace l’émergence du meuble à tiroirs dans le contexte d’utilisation croissante de feuilles volantes, auxquelles il est besoin d’accéder directement. Le filing cabinet, connaissant des formes diverses, vise à répondre à un double impératif d’utilisation : l’assurance d’un document identifié dans un endroit sécurisé, et la possibilité de son retrait immédiat. Il conjoint alors la notion d’efficacité, au sens de rapidité d’exécution et de possibilité d’une activité prévisionnelle. Dans un dernier moment, l’auteur forge le concept de cabinet logic (chapitre 3)pour décrire le système interne du meuble et les outils de classification qu’il contient. Par une analyse précise des composants internes du tiroir, il étudie la révolution du dossier maintenu en position droite et les processus d’identification mis en place, bouleversant le rapport de l’usager au document.

Dans une deuxième partie, centrée sur l’usage du filing cabinet, l’auteur présente d’abord le concept central de granular certainty (chapitre 4), défini comme « la volonté de diviser de plus en plus la vie et les routines quotidiennes en des parties singulières, observables et gérables » (p. 3, trad. pers.), sous l’inspiration du scientific management tel que le définit F. W. Taylor. L’apport du meuble à tiroir est d’accompagner la division de la connaissance en unités discrètes et identifiables, autrement dit en « information » faisant gagner le travail bureaucratique en fluidité et, par suite, en efficacité. L’auteur souligne le changement qu’implique dans l’action de stocker et classifier : l’information, désormais classifiée et identifiée, n’est pas « morte » mais « vivante », c’est-à-dire toujours et immédiatement active. C’est une des raisons pour lesquelles, selon la thèse forte de l’auteur, l’opération de classification (filing) ne peut être neutre. Le chapitre 5, portant sur la conception du cabinet comme « machine », aide à la mémoire de l’utilisateur, appelle une réflexion sur la modification des rapports au travail (information labor) et sur les usagers du meuble à tiroirs, à savoir le personnel féminin en charge de la communication des dossiers (chapitre 6). Ce chapitre est un autre moment fort de l’ouvrage, qui analyse avec précision les femmes concernées, leur représentation dans l’univers masculin de l’entreprise — et les nombreux rapports de force qui en résultent —, ainsi que leur relation avec la nature de l’information transmise. Selon l’auteur, le travail accompli par les clerks dans les bureaux constitue un moyen de propager les valeurs de la classe moyenne émergente, et reste circonscrit dans la sphère du travail domestique (domestic care), dans laquelle la femme, reléguée à un rôle secondaire, assiste l’homme, agent du travail intellectuel. Ces conclusions amènent l’auteur, dans un dernier chapitre, à étudier l’introduction de variantes du vertical filing cabinet, ainsi que des valeurs économiques du capitalisme (efficacité, granularité de l’information), dans le cadre domestique, brouillant par-là la limite entre espace professionnel et espace privé. Il montre ainsi en filigrane le caractère protéiforme de cette invention et des idées qu’elle véhicule.

L’ouvrage de C. Robertson répond au programme qu’il se fixe. Sa lecture, généralement fluide, est agréablement accompagnée d’un dossier iconographique toujours commenté. Par les perspectives qu’il apporte, cet ouvrage est une porte d’accès essentielle dans la réalité matérielle et psychologique du capitalisme corporatiste américain du début du xxe siècle, et offre d’intéressants parallèles entre les logiques professionnelles et archivistiques dans le traitement de l’information et sa pérennisation.

Thomas Bastard Rosset

Community archives. The shaping of memory, éd. Jeannette A. Bastian et Ben Alexander, Londres, Facet Publishing, 2009.

L’ouvrage collectif Community Archives réunit treize études de cas qui explorent la manière dont des groupes sociaux, souvent marginalisés, utilisent les archives pour affirmer leur identité et préserver leur mémoire.

L’ouvrage s’articule autour d’une problématique forte : il interroge les rapports entre les archives et la mémoire collective. On pourrait rester insatisfait d’une brève introduction qui ne définit pas les deux objets de l’ouvrage, mais il s’agit justement de laisser la pleine liberté aux études particulières pour montrer justement la relativité de chacun des concepts. Ainsi, l’ouvrage réunit des exemples d’archives communautaires extrêmement variés : les archives des cultures noires à Londres, des communautés gays et lesbiennes au Canada, les archives des réfugiés bosniaques, ou encore les archives des fans du groupe Grateful Dead.

Les différents auteurs ne se contentent pas de décrire le développement de ces initiatives archivistiques communautaires : ils analysent comment ces archives participent à la construction de la mémoire d’un groupe, souvent en réponse à des processus d’oubli ou d’effacement. Le chapitre consacré aux Noongars de l’Australie occidentale, par exemple, montre comment les archives créées par l’administration coloniale, qui visaient à détruire la culture aborigène, ont été récupérées pour prouver la persistance de cette culture et revendiquer des droits territoriaux.

Un autre thème majeur abordé dans l’ouvrage est la tension qui existe entre les archives communautaires et les institutions archivistiques traditionnelles. Si de nombreuses archives communautaires sont créées en dehors du cadre institutionnel, des efforts sont également faits pour les intégrer dans des structures plus formelles, comme les bibliothèques ou les archives locales. Toutefois, cette interaction avec les institutions archivistiques « officielles » soulève des questions complexes : comment ces archives communautaires peuvent-elles être intégrées sans perdre leur caractère particulier et leur lien avec les groupes qu’elles documentent ? Peut-on vraiment protéger et valoriser une mémoire populaire dans le cadre des normes archivistiques classiques, souvent éloignées des réalités sociales et culturelles des communautés concernées ?

La question de la définition même des archives est soulevée par plusieurs auteurs. Par exemple, l’étude des archives gays et lesbiennes au Canada révèle la manière dont des organisations communautaires se sont battues pour obtenir une reconnaissance légale par les archives, défiant ainsi les conceptions traditionnelles des services d’archives uniquement entendus comme des espaces de conservation de documents officiels ou gouvernementaux. En ce sens, l’ouvrage incite les archivistes à reconsidérer leurs critères de légitimité et à reconnaître les archives communautaires comme des lieux essentiels de mémoire et de justice.

L’ouvrage s’intéresse également à la relation complexe entre la mémoire écrite et orale, et à la manière dont ces deux formes de mémoire coexistent, se complètent et parfois s’opposent. Dans de nombreuses sociétés, les traditions orales sont bien plus vivantes que l’écrit, et c’est à travers ces formes non documentaires que se transmettent les savoirs et les histoires. L’exemple des archives aux Fidji, où la mémoire des ancêtres et du savoir maritime est transmise par le chant et la danse plutôt que par l’écrit, met en lumière la diversité des pratiques mémorielles à travers le monde et les défis que représente la conservation de ces formes de savoir. Les archivistes doivent alors répondre à la question de la capture et de la préservation ces savoirs qui échappent aux formats archivistiques traditionnels.

Ces questionnements, tout en s’intéressant aux archives communautaires, interrogent profondément le rôle des archivistes eux-mêmes. À travers les contributions des différents auteurs, il devient évident que la profession archivistique doit évoluer pour prendre en compte la pluralité des mémoires et des voix sociales. Les archivistes sont ainsi invités à repenser leur place, non seulement comme conservateurs de documents, mais aussi comme médiateurs entre les communautés et les institutions. Le défi est de taille : il s’agit de préserver la mémoire collective tout en permettant aux groupes sociaux de s’approprier leur propre histoire, souvent dans des contextes politiques et sociaux délicats.

Les auteurs soulignent également les risques de la politisation des archives, comme le rappelle Richard Cox dans ses réflexions finales. Les archives, en donnant une voix à certains groupes, peuvent accentuer les divisions sociales et politiques. Il est donc crucial de ne pas oublier que si les archives communautaires sont des outils puissants de lutte et d’affirmation identitaire, elles restent aussi des espaces de contestation et de négociation entre différentes mémoires et histoires concurrentes.

En confrontant les archives à la question toujours plus actuelle de la mémoire collective, ce recueil de contributions  en vient donc à des réflexions profondes sur le rôle des archives dans la société contemporaine, sur leur pouvoir de construction de la mémoire et sur leur effet sur les communautés marginalisées. À l’inverse, il ouvre des pistes passionnantes pour repenser la profession archivistique et son engagement dans la société, en soulignant la relativité de notre conception traditionnelle des archives et la nécessité de comprendre celles-ci comme un outil vivant et profondément lié à la société. Il faut bien le dire, il s’agit d’un appel à une profession plus ouverte, inclusive et socialement engagée.

Antonin Deguest.

Geoffrey Yeo, Record-making and record-keeping in early societies, New York, Routledge, 2021.

Geoffrey Yeo, Honorary Senior Research Fellow à l’University College de Londres, signe une étude précise des pratiques de création et de conservation de records dans les sociétés anciennes – c’est à dessein que nous choisissons ici de conserver le terme« record »dans sa langue d’origine, aucune traduction ne permettant de préserver la subtilité de son sens. Chez G. Yeo, ces records doivent être entendus dans leur acception la plus large, à savoir comme des « représentations persistantes d’activités ou d’événements », étant admis qu’une représentation est « quelque chose qui tient lieu de, ou est considéré comme tenant lieu de, quelque chose d’autre. » Cette définition on ne peut plus extensive mène donc, et c’est l’un des principaux axiomes de cet ouvrage, à ne pas considérer les records comme « des textes administratifs ou de simples unités informationnelles ». Plus que la production d’une image ou d’une description d’un événement donné, l’auteur envisage la création et la conservation d’un record comme un processus humain à part entière, digne d’être étudié dans sa dimension d’instrument au service des interactions sociales, et lui-même créateur d’interactions entre individus. G. Yeo remarque que l’écrasante majorité de ces records n’ont d’ailleurs pas vocation, au moment de leur création, à être conservés sur le temps long, une vérité qui s’applique également à nos sociétés contemporaines. Ils poursuivent, au contraire, des objectifs plus immédiats, tels que la vérification et la protection de l’authenticité d’une information, et l’auteur rappelle que leur potentielle utilisation comme sources dans un futur lointain n’est que rarement envisagée par leurs auteurs.

            Plus qu’un ouvrage d’archivistique, Record-Making and Record-Keeping in Early Societies se singularise par son interdisciplinarité,l’étude de G. Yeo empruntant pour partie sa matière à l’anthropologie préhistorique, à l’égyptologie, à l’assyriologie, ou encore à l’archéologie mésoaméricaine. Le lecteur embarque pour un tour d’horizon géographique et historique d’une remarquable exhaustivité, qui le mène de l’antique Mésopotamie à l’Amérique précolombienne, en passant par la Chine et les rivages et la mer Égée. L’étude a pour ambition de mettre à jour et de compléter Archives in the Ancient World,ouvrage d’Ernst Posner paru en 1973 et réédité en 2003, qui faisait référence sur ces questions. G. Yeo innove en ne restreignant pas son propos à l’écriture dans son acception la plus stricte, et en opérant au contraire une distinction plus englobante, entre représentations « iconiques », lorsque le signifiant ressemble directement au signifié, et « conventionnelles » lorsque cela n’est pas le cas, ce qui lui permet d’incorporer à son étude des méthodes de record-making parmi les plus anciennes et éloignées des écritures idéographiques ou syllabiques et par conséquent plus rarement évoquées par la littérature archivistique : art rupestre, entailles sur des morceaux de bois ou d’os, ou encore cordes nouées.

            L’organisation interne de l’ouvrage est, dans l’ensemble, chronologique. Le chapitre premier traite des premières utilisations d’objets ou de repères naturels comme aide-mémoire, les limites de la mémoire humaine et de ces méthodes rudimentaires conduisant au développement de techniques de comptage de plus en plus subtiles. G. Yeo poursuit, au chapitre 2, l’étude de ces manifestations primitives de record-making et record-keeping en s’intéressant aux premières formes de sceaux et de marques de propriété – sont principalement parvenues jusqu’à nous celles apposées sur les céramiques. Ces pratiques témoignent de la complexification croissante des sociétés anciennes et de leurs économies, puisque dès l’instant où un groupe humain devient trop nombreux pour que la seule réputation de propriété ne puisse plus suffire à s’assurer de la possession et du bénéfice d’un bien, il devient nécessaire de trouver un moyen alternatif d’en assurer durablement la publicité.

            Le chapitre 3 mène le lecteur en Mésopotamie et opère la transition vers les premières formes d’écriture proprement dite. Le chapitre 4 explore ensuite les développements, quasi simultanés et plus ou moins indépendants, de pratiques de record-making et record-keeping le long des rives du Nil et de la mer Égée, ainsi qu’en Chine et aux Amériques. Les cultures matérielles dans lesquelles s’inscrivent ces pratiques sont décrites avec force détails et on perçoit bien, à la lecture de ces pages, l’importance de la composante archéologique dans le travail de l’archiviste de formation qu’est G. Yeo. Le cinquième chapitre réduit la focale en se concentrant sur les foyers égyptien, grec et proche-oriental, afin d’y suivre tant la propagation géographique des nouvelles méthodes d’écriture, que la diversification de leurs emplois.

            Les chapitres 6 et 7 abordent les rapports intimes qui existent entre l’oralité et les écrits au sein des premières civilisations, écrits qui s’apparentent souvent à des « actes de parole », c’est-à-dire à des énoncés performatifs par lesquels un locuteur, ou l’auteur d’un écrit, consigne une action et l’accomplit par la même occasion – qu’il s’agisse d’un transfert de terres ou de biens, d’un mariage, ou d’une déclaration de guerre – l’action procédant ainsi du verbe. Le dernier chapitre, davantage épistémologique, interroge la pertinence d’appliquer des concepts archivistiques contemporains aux pratiques de record-keeping ayant eu cours dans les civilisations anciennes.

            Le livre de Yeo offre, en définitive, une porte d’entrée vers des domaines restés jusqu’à présent relativement peu explorés par la science archivistique. Ses analyses épistémologiques sont présentées avec prudence, de sorte qu’elles ne permettent aucunement une lecture anachronique ou présentiste, qui constitue naturellement le principal écueil de ce type d’ouvrages.

Étienne Reber.

Richard Olney, English archives. An historical survey, Liverpool, Liverpool University Press, 2023.

La synthèse de Richard Olney s’inscrit dans un contexte de publication bien précis : l’ouvrage est issu d’un partenariat entre la British Record Association (BRA)et les presses de l’université de Liverpool. Fondée en 1932, la BRA est une association visant à promouvoir la conservation, la bonne appréhension et l’accès aux archives. Elle possède son journal bi-annuel, Archives.R. Olney est archiviste. Il a travaillé aux Archives du Lincolnshire de 1969 à 1975 puis comme Assistant Keeper à la Royal Commission on Historical Manuscripts de 1976 à 2003. Membre de la Société des Antiquaires de Londres et de la Royal Historical Society, il a donc une expérience concrète des archives tant au niveau local qu’au niveau central ; il a également pu rencontrer de nombreux historiens.

Le livre se donne comme objectif de reparcourir l’histoire de la conservation des archives en Angleterre. Dans l’introduction, l’auteur définit les termes essentiels « archive », « record », « document » et insiste sur son ambition de faire une histoire des archives plutôt que de l’archivage. Le terme record peut être traduit par « écrit ». Olney définit ainsi les records : « documents that preserve the evidence of facts or events », « any group of archival documents ». L’ouvrage est divisé de manière chronologique en trois parties. À l’intérieur de ces parties, les chapitres se succèdent chronologiquement en suivant à chaque fois la même trame thématique. Olney met en valeur les conséquences des grands évènements de l’histoire de l’Angleterre – de la première Révolution anglaise (chap. 7) aux bombardements de la Bataille d’Angleterre (chap. 12) – sur les archives, entre destructions par le feu et par l’eau, déplacements et conservation d’épaves. L’auteur a élaboré un glossaire placé en début de volume, pour les termes liés aux archives et à l’archivage. 67 mots sont ainsi définis. Le public visé est en premier lieu celui des archivistes et des historiens, mais l’ouvrage est également destiné aux non-spécialistes qui s’intéressent à la manière de conserver les traces du passé en Angleterre.

L’ouvrage apporte une contribution majeure à la recherche existante dans le domaine de l’histoire des archives, spécialement en Angleterre où Olney est l’un des premiers à adopter une perspective historique sur un temps aussi étendu. La première partie s’étend des environs de 675 à 1530, la deuxième va jusqu’en 1830 et la dernière aborde la période contemporaine jusqu’en 1980. L’auteur assume de ne pas évoquer les bouleversements survenus après cette date, choisie comme terme de son étude. Une telle perspective permet d’observer la naissance des grandes institutions de conservation comme le State Paper Office en 1610 (chap. 7) ou le Public Record Office en 1838 (chap. 11), et leur développement dans le temps long, ainsi que les changements opérés dans leur organisation. Olney veille ainsi à rappeler un certain nombre de dates charnières telles que l’instauration des registres pour les actes de baptême, de mariage et de sépulture en 1538 (chap. 6), qui entraîne l’émergence et la formalisation d’un nouveau type de source.

L’archiviste aborde de surcroît un grand nombre de types de producteurs d’archives. Pour chaque chapitre sont traitées successivement les archives du gouvernement local, celles de l’Église, des institutions et organisations séculières, des entreprises, des propriétés, des familles et personnes individuelles. Le livre est donc particulièrement complet et riche en exemples précis pour chacun de ces producteurs, tels que le cartulaire particulièrement précoce de Worcester (chap. 2). La géographie de l’Angleterre est peu à peu esquissée à l’intention du lecteur, les exemples étant tirés de différents comtés. La place de l’Église est longuement étudiée, en particulier avec la perte de sa primauté en matière d’archives au profit de l’État (chap. 3) au XIIIe siècle. Un changement de paradigme s’opère avec la dissolution des monastères à la fin des années 1530 (chap. 6), dissolution qui entraîne l’envoi de nombreux documents à Londres et la mise en place d’une nouvelle institution, la Court Of Augmentations. L’auteur évoque aussi le cas de la classe sociale spécifique qu’est la gentry, notamment commerçante, dont les archives connaissent un net développement au XVe siècle (chap. 4).  Au XVIIIe siècle, la production d’archives se fait pour de nombreuses organisations tant au niveau central qu’au niveau local (chap. 10), une caractéristique appelée à perdurer. Un autre intérêt majeur de ce livre est l’accent mis par Olney sur les aspects matériels de la conservation des archives. Il y consacre même un chapitre entier, le cinquième : « Archival Furniture in Medieval England ». Ce développement constitue la seule rupture dans le plan chronologique. Il évoque les meubles utilisés : coffres (en bois puis en métal) et armoires notamment, le coffre médiéval classique apparaissant vers 1200. Sacs en toile ou en cuir sont utilisés à la Chancellerie. Enfin, les typologies de documents sont énumérées tout au long de l’exposé, un des premiers exemples étant le chirographe prisé par les grands propriétaires laïcs (chap. 1). Les registres sont présents chez différents producteurs, que ce soit dans les archives diocésaines au XIIIe siècle (chap. 2) ou, pour le Treasury Secretary, les registres de procès-verbaux rendant compte de l’activité du département (chap. 9).

Quelques manques subsistent néanmoins. La postface ne revient qu’en quelques paragraphes rapides sur les derniers développements des quarante dernières années. De plus, quelques illustrations de types de documents spécifiques – le chirographe – auraient rendu l’exposé plus concret pour les non-spécialistes.

Saluons toutefois les liens renforcés entre archivistes et historiens dont Olney se fait l’écho en conclusion où il s’appuie sur les réflexions de Jacques Derrida pour inviter à remettre au centre de l’attention générale les caractéristiques de l’archive.

Camille Gourtay

Archival silences: missing, lost and uncreated archives, dir. Michael Moss, David Thomas, Londres et New York, Routledge, 2021.

L’ouvrage Archival silences part d’une question simple : pourquoi un lecteur qui a des raisons de penser qu’il va trouver l’information qu’il cherche dans un certain fonds est-il parfois confronté à un vide ? Cette interrogation appelle plusieurs réponses que Michael Moss et David Thomas proposent de balayer en dressant un panorama le plus large possible de ces silences archivistiques, avec le concours d’une quinzaine de chercheurs et archivistes du monde entier, aux expériences personnelles complémentaires. Ce livre se place dans la continuité de celui de Michel-Rolph Trouillot Silencing the Past (1995) dans lequel l’auteur démontre que le silence est nécessairement inhérent à la construction des archives et à l’écriture de l’histoire. Le débat est cependant restreint ici à sa seule dimension archivistique. Le but de ce travail est de questionner la notion de silence et de remettre au centre du problème le rôle des archives et de l’archiviste dans la justice sociale. Le fait que les archives ne documentent pas toute la société serait un risque démocratique, entraînant un manque de confiance dans les archives, qui seraient perçues comme une construction idéalisée de notre histoire collective par le pouvoir en place.

            Chaque contribution s’attarde sur un ou plusieurs types de « silence ». Le premier résulte des lacunes dans la collecte des archives des peuples de culture orale, souvent des peuples colonisés. C’est ce que soulignent Michael Piggott pour les Aborigènes d’Australie (chapitre 2) et Stanley H. Griffin pour la Jamaïque (chapitre 4). Swapan Chakravorty les rejoint en partie en expliquant le rôle fondamental des archives orales en Inde dont une grande partie de la population est illettrée (chapitre 9).

            Le silence peut aussi survenir pour des archives collectées, à cause des inévitables destructions d’archives par des catastrophes naturelles, ou par l’humain. Lale Özdemir et Oğuz Icimsoy affirment par exemple qu’à cause des guerres et des destructions, le début de la période ottomane en Turquie n’est quasiment pas documenté (chapitre 8). D’autres destructions sont intentionnellement commises par le producteur, comme celle des archives du dictateur Marcos aux Philippines en 1989 (Iyra S. Buenrostro, chapitre 6) ou bien celles d’archives privées, comme le montre Polly North (chapitre 11).

            Le rôle-clé tenu par l’État dans l’impossibilité d’accéder à certaines archives est plusieurs fois évoqué. Les démocraties ont souvent de lourdes difficultés à donner accès aux archives des dictatures, comme c’est le cas au Brésil (Renato P. Venancio et Adalson O. Nascimento, chapitre 5). Sans être une dictature, l’État peut être indirectement la cause de silences en adoptant de mauvaises pratiques bureaucratiques comme ce fut le cas sous l’Empire ottoman (chapitre 8), en tardant à faire appliquer des lois encadrant la collecte comme en Inde (chapitre 9), ou bien en refusant de donner les moyens nécessaires aux services pour qu’ils puissent fonctionner correctement comme dans les années 2000 au Malawi (Paul Lihoma, chapitre 7). Les archives très contemporaines sont en outre plus souvent sujettes à de possibles silences en raison des lois sur leur communication. Eiríkur G. Guðmundsson souligne ainsi les difficultés qu’ont rencontrées les Archives nationales d’Islande à communiquer aux chercheurs les archives de la Commission d’enquête spéciale active entre 2010 et 2019 (chapitre 3).

À chaque chapitre, la responsabilité de l’archiviste est mise en avant, que ce soit dans la communication ou dans la collecte. Özdemir et Icimsoy soulignent par exemple l’importance de ne pas faire d’erreur dans les inventaires. Dans un tout autre contexte, Guðmundsson rappelle que les archivistes accordent ou non des dérogations de consultation après lecture des documents. Mais c’est surtout au niveau de la collecte que les auteurs insistent sur le rôle de l’archiviste, puisque de ses choix dépendent les sources de l’historien du futur. Buenrostro appelle ainsi à collecter des archives dans des formats non traditionnels, comme les photos conservées dans les fonds privés de militants contre la dictature de Marcos. Polly North ne fait pas autre chose lorsqu’elle souhaite un plus grand intérêt de la part des archivistes pour les écrits du for privé, notamment les journaux intimes. L’archiviste est en outre appelé par Mette Seidelin et Christian Larsen à aider les différents publics à retrouver leur histoire lorsque celle-ci n’est pas directement accessible par l’archive, en prenant l’exemple des enfants maltraités dont la voix ne s’y entend pas (chapitre 10).

Moss et Thomas souhaitent clore la discussion dans un dernier chapitre en appelant l’archiviste à être plus audacieux (« bolder ») et désobéissant (« unruly »). Ils souhaitent que les archivistes s’inspirent des archives de communautés et des archives numériques, reprenant les concepts de Genevieve Carpio et Abigail De Kosnik de « rebel archives » et « rogue archives », c’est-à-dire qu’ils élargissent la collecte à d’autres archives. Cependant, la conclusion laissée à l’historien David D. Hebb renverse la perspective en rappelant que la masse de documents est aussi une source de silence : le chercheur ne pourra pas tout dépouiller, à moins que la numérisation massive et l’intelligence artificielle ne permettent à terme des recherches plein texte ciblées dans l’entièreté des fonds.

L’ouvrage dirigé par Moss et Thomas propose ainsi des solutions plus théoriques que pratiques, l’archiviste ne pouvant gagner à chaque fois son pari sur l’avenir, mais il a le mérite de rappeler, à l’heure de la réflexion sur le rôle mémoriel communautaire et individuel des archives, que l’archiviste a un rôle dans le fonctionnement de la démocratie et que la collecte des archives doit s’adapter aux préoccupations de son époque.

Clémence Lafièvre

Randolph C. Head, Making archives in Early Modern Europe: proof, information, and political record keeping, 1400-1700. Cambridge, Cambridge University Press, 2019.

Randolph Conrad Head, professeur émérite à l’Université de Riverside (Californie) et historien seizimiste des aires germaniques et suisses approfondit dans cet ouvrage les points qu’il avait déjà creusés dans un précédent article de 2010[1]. Il y applique les méthodes comparatives à l’histoire de l’archivage européen, évoquant l’explosion documentaire qui sature les chancelleries dès le XVe s. et les questionnements pratiques qu’elle a inspirés. Les fonds cités sont en effet une des forces de l’auteur, qui pourtant le poussent à se concentrer sur l’Europe des Habsbourg : Archives Générales des Indes à Séville et les inévitables archives de la Couronne d’Espagne à Simancas ; mais également, dans le domaine germanique, les Nationaal Archief de La Haye aux Pays-Bas, les Staatsarchiv de Lucerne et celles de Wurtzbourg en Bavière.

Après les introductions d’usage et la délimitation des ambitions de l’ouvrage, la première partie est un exposé des pratiques documentaires de chancellerie et de justice à partir du XIIIe s., dans lequel Head inclut un long haut Moyen Âge dans une solution de continuité. L’obssession de la preuve se retrouve diffuse dans le Code et le Digeste, l’authentification de l’acte se retrouve noyée par une complexe signalisation. C’est de l’enregistrement au tabularium, où exercent les receveurs d’actes (tabelliones), que naît la publica fides, la réputation d’être tenu pour authentique. Dès l’Antiquité tardive, la puissance publique s’octroie ainsi le droit d’imposer le vrai aux actes privés devant une cour de justice. Head évoque ainsi le cartulaire comme registre, qui par sa pratique de la copie authentique bouleversa les mentalités sur la prépondérance de l’original. Au XIIe s., les campagnes d’archivage sont le fait de souverains dynamiques, utilisant ce levier comme un socle solide pour l’exercice de leur justice (inspirations byzantines et islamiques de Frédéric II). L’ensemble de ces éléments contribua à modifier en profondeur la conception romanisante du jus archivii.

La deuxième partie s’intitule très justement The challenges of accumulation (1400-) et dévoile toutes les problématiques de classification auxquelles ont dû faire face les conseillers, clercs et notaires. Alors qu’après 1350 l’augmentation de la coercition princière et l’exercice de la justice nécessitaient tant des nouvelles ressources pour l’écriture et le rangement, que des fournitures propres, la plupart des réponses échafaudées par un personnel spécialisé durèrent jusqu’au XVIIe s. Le cœur de cette partie est en réalité dédié à l’inventaire, entendu comme outil intellectuel : la quantité d’informations accordée aux layettes bénéficie ici d’un intéressant développement sur la « logique miroir » de trois acteurs (producteurs/instruments/documents); il est suivi de l’exemple bienvenu des pratiques d’enregistrements dans les cantons suisses (1500-1700). Le monde suisse, précisément, est une porte sur le monde germanique dont Head est spécialiste, fertile en archives dans la mesure où la culture politique de la négociation et de l’horizontalité réclamée des pouvoirs engendre une culture judiciaire très riche (civil litigation). Les défis à relever consistent ainsi autant à conserver traditionnellement des originaux en quantité croissante qu’à offrir un accès privilégié à des ayants-droits à des archives variées – contre l’usage qui voulait que l’archive soit secrète, objet du prince comme triple personne domaniale, privée et publique.

Vient ensuite, dans une nouvelle partie, l’évolution des principes archivistiques entre 1540 et 1650 et  la question du registre qui trouve à l’époque moderne son point d’orgue comme outil de gestion (business of governance). L’incarnation de ces principes se retrouvent dans un homme, Philippe II d’Espagne “el rey papelero”, dont l’ambition étouffa Simancas. Ils suivirent deux chemins : la différenciation/spécialisation des espaces d’archives et un soin accru au document et au contenant. La délégation des chancelleries européennes à des services d’archives plus restreints et plus spécialisés conduisit non seulement à la floraison des dépôts, mais aussi à des changements dans les habitudes administratives en amont.

Une dernière partie conclusive cherche à « repenser » l’enregistrement des actes, leur compréhension et le discrimen de l’authenticité, ce dernier point illustré par l’exemple de l’école mauriste et germanopratine de Bernard de Montfaucon et Jean Mabillon. Elle fait suite, presque comme appendice, à la troisième partie.

L’ouvrage de Head est un passage incontournable de l’archivistique comme discipline historique, efficace et servi par un plan solide. On ne pourra que regretter une certaine mise en retrait des aires françaises et italiennes, ainsi qu’une relative économie de l’exemple que les démonstrations sur temps long ne parviennent pas à tout à fait compenser. Reste malgré tout une belle somme assez compacte et utile à tous, chercheurs confirmés ou étudiants débutants.

Gabriel Grelier


[1] « Archival Knowledge Cultures in Europe, 1400-1900 », Archival Science, 10, 3, 2010.