Séance du 17 mars 2023. – Marie de Rugy (Sciences Po Strasbourg) et Amélie Hurel (Archives nationales d’outre-mer), « Cartes en contexte colonial ».

La deuxième séance du second volet du séminaire dédié aux usage et conservation spécifiques de la carte s’arrête sur les cartes en contexte colonial, en articulant une présentation de fonds conservés dans un service d’archives et exploitation historique d’un cas précis.

Conservatrice aux Archives nationales d’outre-mer, responsable des archives ministérielles et de la cartothèque, Amélie Hurel offre une vision générale des 60 000 documents cartographiques (cartes, plans et atlas) conservés dans ce dépôt institué en 1966, en s’interrogeant à chaque fois sur l’origine de ces cartes, les raisons de leur conservation, le sort qui leur est réservé et les usages qui en sont faits, alors même que la carte, angle mort de la formation des archivistes peut « choquer » ces dernier par sa singularité.

A. Hurel revient d’abord sur la création du dépôt des fortifications des colonies, constitué en vertu d’une décision prise par Louis XVI en 1776. Répondant à des enjeux politiques, militaires mais aussi documentaires (en raison des difficultés de la conservation des documents dans les colonies elles-mêmes), ce dépôt rassemble des cartes de territoires, des plans de villes et de concessions et des cartes hydrographiques formant un ensemble relativement homogène, résultat du travail des ingénieurs-géographes du roi. De nombreuses questions relatives à la constitution de cette collection restent cependant en suspens : pourquoi minutes et expéditions cohabitent-elles ? qui a réalisé l’ornementation ? pourquoi des vues aquarellées sont-elles également présentes ? comment articuler cartes et mémoires qui les accompagnaient ? Le dépôt des fortifications des colonies est transmis après la Révolution à l’administration du Génie, laissant l’administration de la Marine et des Colonies sans cartes.

Il faut attendre en effet 1889, soit quelques années avant l’autonomisation du ministère des Colonies, pour que le service géographique des colonies soit créé, avec pour mission de centraliser la production cartographique des bureaux, mais aussi la bibliothèque et les bulletins des sociétés savantes. Son rôle dépasse le simple rassemblement d’une documentation utile à l’administration, puisqu’il se charge également de la publication de cartes originales dans un objectif de propagande. La constitution de cette collection laisse subsister de nombreuses zones d’ombre ; les disparités territoriales sont importantes et renforcées par des provenances variées (productions parisiennes et territoriales ou apports du service géographique de l’Armée). La collection, en partie récupérée par l’IGN après 1940, a continué d’être alimentée par les productions des bureaux après la guerre, avant de rejoindre les Archives nationales en 1986. La production des services géographiques territoriaux, créés par les administrateurs locaux pour leurs besoins propres, a été rapatriée au moment de la décolonisation en étant considérée comme une partie des archives de souveraineté. Méconnues, ces cartes témoignent de l’enjeu que constitue la définition d’un territoire administratif.

Les champs de recherche ouverts par cette collection composite sont vastes et dépassent les usages esthétiques qui ont longtemps dominé les requêtes : méthodes de production et circulation des savoirs, conditions de collecte et de conservation, problématiques de description, réponses à donner aux demandes de numérisation.

Marie de Rugy, maîtresse de conférences à l’université de Strasbourg, revient ensuite sur l’étude de cas qu’elle a menée dans le cadre de sa thèse sur la cartographie dans l’Indochine française et la Birmanie britannique.

Le besoin cartographique a d’abord été très important au moment de la conquête territoriale, de la Cochinchine au Tonkin, des années 1860 aux années 1880. La carte constitue d’abord une nécessité pour mieux connaître les voies de pénétration du territoire (routes, fleuves), sous la forme de croquis riches d’annotations qui dialoguent avec la représentation cartographique. Viennent ensuite les cartes générales qui se multiplient après la création du Service géographique de l’Indochine en 1899. Travaux géodésiques et topographiques sont alors menés sur le modèle métropolitain et permettent de relier l’Indochine à un réseau mondial.

M. de Rugy insiste ensuite sur l’enjeu vital que constitue pour l’histoire la contextualisation de la carte – notamment la compréhension de son processus d’élaboration et de ses auteurs – et l’explication de son processus d’archivage. Ces études de la genèse et de la tradition documentaires des cartes sont rendues difficiles par les extractions opérées au fil du temps ; elles obligent à retrouver les éléments textuels permettant de décoder les phases de conception et de construction cartographiques. S’appuyant sur plusieurs exemplaires – un itinéraire dans la province de Langson, une carte de la région de Mandalay apportée par un marchand Shan –, M. de Rugy expose le travail patient de reconstitution du contexte de production de ces cartes et tout ce qu’il révèle du dialogue entre colonisateurs et colonisés par la mise au service des premiers des traditions cartographiques antérieures à leur arrivée.

En conclusion, M. de Rugy insiste sur le fait que l’enjeu de l’étude des cartes en situation coloniale repose principalement sur la compréhension de ces effets réciproques de translittération, de réutilisation et d’appropriation des savoirs.

Séance du 17 février 2023 – Olivier Poncet (École nationale des chartes-EHESS) et Magali Nié (Service historique de la Défense), « Cartes en contexte militaire ».

Première séance de trois dédiées à des usages spécifiques de la carte et de leur conservation archivistique, la réflexion sur les cartes en contexte militaire se déploie selon deux volets.

Olivier Poncet revient tout d’abord sur le rapport singulier – au regard de l’institution en particulier comme de l’archivistique en général – entretenu par l’administration militaire avec la production et l’étude cartographiques. Les premiers ingénieurs au service de l’entretien et de l’amélioration des fortifications aux XVIe siècle sont d’abord des professionnels indépendants qui n’entretiennent de lien avec la monarchie qu’à travers sa dimension financière (Extraordinaire des guerres). Il faut attendre la nomination de Sully à la charge de surintendant des fortifications en 1600 et la confection du règlement de 1604 qui distribue les ingénieurs dans chaque province pour que s’impose une vue concertée de la politique en la matière. Elle débouche sur une hausse du nombre de ces experts cartographes – — une cinquantaine au milieu du XVIIe siècle –, et sur la confection d’une documentation cartographique assez imposante pour qu’elle suscite l’intérêt des cardinaux-ministres (transfert d’une trentaine de portefeuilles dans la bibliothèque de Mazarin en 1649).

La structuration du service atteint son apogée avec l’instauration d’une direction des fortifications autonome en 1691, peu de temps après que Louvois a décidé de mettre sur pied un archivage digne de ce nom au secrétariat d’État de la Guerre (1688). Celui-ci se structure en Dépôt de la Guerre au siècle suivant, qui récupère les archives du service des fortifications quand il repasse sous la coupe du secrétariat d’État (1743) et est installé auprès avec le reste de l’administration à Versailles à partir de 1761. Les ingénieurs des camps et armées du roi, apparus sous Louis XIV, obtiennent en 1776 un statut d’ingénieurs géographes militaires. Ils sont assimilés aux officiers généraux l’année suivante.

Si ces derniers disparaissent temporairement à partir de 1790, la Révolution est un moment d’exceptionnelle vitalité pour le service où la dimension cartographique prend littéralement le pouvoir sur le Dépôt de la guerre, principalement durant la direction d’Étienne-Nicolas de Calon entre 1793 et 1797. La réorganisation intervenue sous le Consulat et l’Empire conforte ce mouvement de cannibalisation des cartes sur le reste des missions du Dépôt de la Guerre. Chargé de la réalisation de la carte de la France (carte d’état-major, 1818-1880), le Dépôt de la Guerre connaît une forme d’âge d’or, principalement sous le Second Empire avec la longue direction d’Antoine-Lucien Blondel (1852-1867), durant laquelle est lancé la constitution de l’Atlas historique, vaste opération de ponction de cartes des 17e-18e siècles pour constituer une collection chronologico-thématique des campagnes et sièges de l’Ancien Régime.

La Troisième République supprime en 1887 le Dépôt de la Guerre, scindé en Service géographique (devenu en 1940 l’Institut géographique national) et en section historique de l’état-major (devenue en 1919 Service historique de l’armée). Le mouvement d’archivage opéré après la Seconde Guerre mondiale auprès des différents services (archives topographiques, 1960 ; archives du Génie 1985-1989) permet de redonner une unité aux fonds cartographiques, dans le cadre du Service historique cette fois.

Magali Nié, responsable de la Division des archives techniques et de l’information géographique au sein du Service historique de la Défense à Vincennes, revient ensuite plus précisément sur quelques-uns des fonds les plus notables et singuliers de ce regroupement récent (2015) qui a en charge l’ensemble des documents cartographiques et photographiques (photographies aériennes) conservés sur le site de Vincennes du SHD et qui rassemble quelque 200 000 cartes. Une première remarque est dédiée aux cartes dites historiques, composées après l’événement (bataille, siège) et destinées en quelque sorte à synthétiser des éléments puisés à différentes sources : interprétations, elles ont un rôle à la fois formateur, opérationnel et communicationnel pour faire partager le résultat d’engagements militaires à des publics différents. Les cartes topographiques (plans directeurs, canevas de tir) sont en revanche pensées pour actualiser des informations mouvantes et techniques. Elles n’ont pas vocation à être divulguées au-delà d’un cercle réduit et répondent à des vues tactiques et stratégiques. Leur production en plusieurs exemplaires pour l’information opérationnelle pose la question de leur archivage exhaustif, surtout que certains portent des annotations d’officiers. L’engagement du premier conflit mondial et spécialement les phases de guerre de position ont abouti à la confection de multiples canevas de tir journaliers dont l’archiviste et l’historien peuvent tirer parti pour confectionner au moyen de la géomatique des restitutions dynamiques qui permettent de prendre connaissance des mouvements de la ligne de front et de l’évolution des tranchées.

Dans cette perspective, Magali Nié revient en conclusion sur les contraintes qu’impose la conservation des cartes et leur diffusion par le biais des reproductions numériques, tant en termes de formats que de spécificités de réalisation (retombes, etc.). L’enjeu est de taille et, sans jamais perdre de vue qu’on ne saurait les traiter indépendamment des textes, la carte peut désormais devenir non plus l’illustration, l’annexe d’un projet scientifique, mais le projet lui-même à travers des programmes suscités par les historiens (l’évolution d’un parcellaire ou d’un bâtiment à travers le temps long) ou par la société au sens large (évolution du trait de côte pour des communes littorales).

Séance du 20 janvier 2023 – Eve Netchine et Catherine Hofmann (Bibliothèque nationale de France), « Cartes en bibliothèque : l’exemple du département des Cartes et plans de la BNF ».

Directrice et conservatrice générale du département des Cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France, Ève Netchine et Catherine Hofmann relatent tout d’abord les modalités de la prise en compte des documents cartographiques par la Bibliothèque du roi, puis nationale. S’il n’en existe pas d’étude complète, les principales étapes en sont toutefois connues. C’est d’abord sous la forme du livre, manuscrit ou imprimé, que la carte a trouvé la voie de la bibliothèque royale (cosmographies, géographies, atlas), puis à la faveur de l’extension d’un dépôt légal qui ne dit pas encore son nom mais qui fait une place de plus en plus explicite aux « figures » (1642) et aux « livres de figures, estampes, cartes, portraits et thèses » (1713). Des dons et achats à des particuliers complètent ces entrées régaliennes, comme les collections de Roger de Gaignières (1716) et de Lallemant de Betz (1753). Un premier recensement et une esquisse de catalogue sont réalisés au cours des décennies 1730-1750.

La Révolution française est une période de reconnaissance en même temps que de compétition institutionnelles. En interne, la Bibliothèque se dote en effet de 1790 à 1798 d’une Section de géographie installée au sein du département des Imprimés, tandis que le département des Estampes se voit attribuer les grandes collections cartographiques saisies dans les fonds des abbayes parisiennes (Saint-Victor, Saint-Germain-des-Prés). Le projet de dépôt rétrospectif imaginé en 1794 visant à une forme d’unification de conservation fait long feu après que les Dépôts de la Guerre et de la Marine ont attiré à eux l’essentiel des fonds encore disponibles, sans ouverture au quidam cependant, de sorte que les cartes de la Section de géographie demeurent à cette époque les seules qui soient accessibles au public.

Il faut attendre la Restauration pour que soit créé, en 1828, un département de la Géographie et des Cartes à l’instigation du polytechnicien Edme-François Jomard qui en devient le conservateur en 1830, une décennie après avoir participé à l’instauration de la Société de géographie (1821). Cet ancien membre de l’expédition d’Égypte de Bonaparte parvient à faire attribuer à son service la dignité de département fondé sur le dépôt légal des cartes, ce qui confère un caractère national à la collection. Il la structure intellectuellement autour de cinq séries subdivisées chacune en cinq sous-séries. Il fait également œuvre d’historien de la cartographie, en rassemblant le noyau de la collection de cartes marines de la BnF, dont la fameuse « Carte pisane » acquise en 1857 et en publiant, parmi les premiers en Europe, un recueil de fac-similés cartographiques sous le titre Les monuments de la géographie, ou Recueil d’anciennes cartes européennes et orientales (1847). En 1858, le département perd son autonomie à la Bibliothèque et réintègre le département des Imprimés, et ce jusqu’à 1942. Paradoxalement, cette longue période est marquée par le développement considérable de l’histoire cartographique du monde, à la faveur de la projection de la France dans le monde (second empire colonial) et bientôt de l’avènement universitaire de la géographie (Paul Vidal de La Blache, Emmanuel de Martonne). C’est également en 1924 que la Bibliothèque nationale fait l’acquisition, en provenance du ministère des Affaires étrangères, de la très importante collection (10 500 cartes) de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, l’un des grands géographes français des Lumières.

De nouvelles entrées effectuées au temps de l’Occupation nazi rendent nécessaire le rétablissement d’un département à part entière. En 1942, la Société de géographie y dépose sa bibliothèque tandis que le Service hydrographique de la Marine effectue un premier versement de ses cartes les plus anciennes (complété par deux autres en 1947 et 1966).

L’ensemble de fonds d’archives et de collections, sédimenté durant trois siècles selon des logiques fort diverses, constitue désormais un des pôles majeurs de la conservation et de l’étude du patrimoine cartographique en France. Cette excellence scientifique, à laquelle se joint un dépôt légal étendu progressivement depuis 1993 au domaine numérique (obligation de dépôt renforcé par la loi Darcos du 30 décembre 2021), amène le département des Cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France à dialoguer et à instruire avec des acteurs publics tel l’Institut géographique national (bases de données) ou des acteurs privés (services de cartographie dynamique en ligne) pour définir de manière optimale les modalités de collecte et de conservation pérenne des nouvelles formes de cartographie interactive massivement en usage aujourd’hui. Ici comme ailleurs, la documentation numérique fait l’objet de réflexions poussées concernant la production d’instructions pour la préservation des différents formats utilisés (tant vectoriels que matriciels). Elle tend à brouiller, dans la continuité d’une longue histoire, la distinction entre archives et bibliothèques. Elle prolonge enfin, par la vocation encyclopédique de ses fonds et de ses collections. les effets d’une porosité ancienne entre les documents se rapportant à la France et ceux qui illustrent le reste du monde.