En ouverture du cycle de l’année 2022-2023 consacré à la thématique « Nombre et dénombrement dans les archives », Édouard Vasseur rappelle qu’à l’origine des archives était non seulement le verbe, mais aussi et surtout le nombre, et ce dès l’Antiquité mésopotamienne.
Les nombres jouent un rôle central dans l’activité des administrations, qu’il s’agisse de dénombrer et quantifier pour connaître les ressources disponibles (humaines, monétaires ou matérielles), pour rendre les comptes – et le cycle de cette année prolonge en quelque sorte celui de l’année 2021-2022 –, pour dissimuler l’information à des tiers – au moyen d’un chiffrement – et pour identifier des personnes, des biens et des archives (numéros de dossiers). La seconde moitié du XXe siècle a exacerbé cette présence des nombres via le développement de la mécanographie et de l’informatique et le passage d’un gouvernement par les lois à un « gouvernement par les nombres » (Alain Supiot).
Les Archives, comme toutes les autres administrations, sont concernées par ce mouvement, ce qui pose non seulement la question de l’évaluation des archives contenant des nombres, mais aussi celle de la formation scientifique et technique à l’heure du nombre-roi.
Olivier Poncet fait part ensuite de ses réflexions sur le sujet, en revenant sur le cas français, entre le XVIIe siècle et la publication de l’importante instruction sur les archives départementales du 24 avril 1841.
Dès la Renaissance, l’ambiance est favorable au nombre avec le perfectionnement de la tenue des comptes par les marchands, le succès social et politique des mathématiciens et le lien qui s’établit entre la raison d’État, la censure et le décompte des hommes et des ressources – ce qui constitue une valorisation du décompte tel qu’il était pratiqué depuis l’Antiquité la plus ancienne.
Le XVIIe siècle voit ensuite l’invasion du discours chiffré dans l’administration, sous la forme matériellement perceptible des contrôles de troupes, des mercuriales de prix, des statistiques de mouvement de population et de structuration progressive des textes normatifs avec la numérotation des alinéas.
O. Poncet revient ensuite sur la typologie particulière des comptes et de leurs pièces justificatives que l’on peut assimiler à des actes (et donc avec la possibilité d’y appliquer la grille du questionnaire diplomatique de Mabillon), sur leur progressive tri et destruction à partir du XVIIIe siècle à la chambre des comptes de Paris et à la Révolution dans le cadre de la politique de triage voulue par la Convention. Dans le même temps, les révolutionnaires prévoient également de conserver aux Archives nationales nouvellement instituées plusieurs typologies dont les liens avec les chiffres et la mesure sont importants (étalons des poids et mesures, titre général de la fortune et de la dette public, résultat « computatif » du recensement annuel). L’époque révolutionnaire a beaucoup réduit les archives à des chiffres, tout en constituant un jalon essentiel vers la formalisation d’une administration statistique (avec le bureau de statistique créé en l’an VIII).
Il revient pour finir sur l’expérience de chercheur d’Alexis de Tocqueville aux archives départementales d’Indre-et-Loire, en s’appuyant sur les souvenirs de l’archiviste Charles de Grandmaison, et sur les notes de travail de Tocqueville : on y lit la vérité des archives que le grand penseur libéral fait resurgir au contact des formulaires et documents statistiques que l’Ancien Régime fait remplir aux intendants, mais aussi au regard du cadastre et des procès-verbaux de vente des biens nationaux.