Séance du 27 septembre 2024. – Olivier Poncet (École nationale des chartes-École des hautes études en sciences sociales), « Introduction. Jenkinson : archiviste de la preuve ? »

Le thème du séminaire de l’année universitaire 2024-2025 est une façon de poursuivre ou de reprendre le fil des réflexions ouvertes quelques années plus tôt sur la question des archives et de la reddition des comptes, qui avait à voir avec la question de la preuve. L’actualité des injonctions démocratiques à plus de transparence sur l’activité des uns ou des autres, qu’il s’agisse du pouvoir, des scientifiques ou des archivistes, correspond peu ou prou aux attentes (parfois déçues) de nos contemporains à l’endroit de la vérité prouvée, dans des temps de crise de la vérité.

Pour évoquer de manière générale les rapports entre archives et preuves, il est intéressant de revenir sur la pensée d’un archiviste anglais universellement connu, au moins dans le monde anglo-saxon, sir Hilary Jenkinson, né en 1882 et mort en 1961. Son œuvre majeure est le Manual of archive administration including the problems of war archives and archive making publié à Oxford en 1922s anglais et Public Record Office). Formé de manière classique aux sciences historiques à Cambridge, Jenkinson est entré en 1906 au Public Record Office où il accomplit toute sa carrière jusqu’en 1954, après avoir dirigé l’institution de 1947 à 1954.

La preuve délivrée par les archives joue dans la pensée de Jenkinson un rôle majeur, voire dominant et unifiant, et toujours inspirant. Il écrit à l’ère d’un positivisme scientifique encore florissant qui postule que la critique des sources permet à un document d’archives, après qu’il ait subi le test de l’examen critique, d’appuyer et de prouver un fait. La définition des archives que propose Jenkinson en 1947 insiste sur la notion de chaîne de conservation : « Archives are the documents accumulated by a natural process in the conduct of affairs, of any kind, public or private, at any date; and preserved thereafter for reference, in their own custody, by the persons responsible for the affairs in question or their successors ».

S’inspirant de divers auteurs (Charles George Crump, le Manuel hollandais de Muller, Feith et Fruin), il publie en 1920 un court article où il développe pour la première fois sa pensée sur le rôle de l’archiviste dans l’impartialité et l’authenticité attendues des archives : « Assuming further that we are able to drill archivists into leaving their charges as far as possible in the pysical order and state in which they find them (so as to preserve the old association of document with document), we have to face as our chief danger a threat not so much to the authenticity of the record as to its impartiality – the most important of all its qualities and one which, once damaged, cannot be restored. »

Ce déplacement des archives vers l’archiviste est le principe fondamental qui gouverne la rédaction de son Manual publié en 1922. Soucieux de dégager des règles (« rules »), il exhorte l’archiviste à s’affranchir autant que possible des circonstances pour tendre vers un idéal d’action : « the best archivist is the one who frees himself most from circumstances and, knowing the ideal, gets as near as possible to it. » Pour ce faire il insiste sur les devoirs de l’archiviste (« The duties of archivist ») dont il fait une figure sacrificielle et qu’il décrit ailleurs dans des termes fortement empreint de religiosité, où « son credo est la sainteté de la preuve » : « The archivist’s career is one of service. He exists in order to make other people’s work possible (…). His creed, the sanctity of evidence; his task, the conservation of every scrap of evidence attaching to the documents committed to his charge; his aim to provide, without prejudice or afterthought, for all who wish to know the means of knowledge (…) The good archivist is perhaps the most selfless devotee of truth the modem world produces. »

La mission qui incombe à l’archiviste, en des temps de massification documentaire, est relativement intenable dans la pratique et l’archivistique anglaise a expérimenté à plus d’une reprise les impasses fonctionnelles auxquelles conduisait la pensée presque « puritaine » de Jenkinson. Mais en posant comme préalable la défense physique (dépôts d’archives) et « morale » des archives (ne pas les altérer dans leur présentation matérielle), il insiste pour que l’archiviste n’introduise aucune considération ou attente scientifique dans des archives dont seul le producteur originel est à même de signifier ce qu’il en attend hic et nunc et sans penser à quelque usage future que ce soit. Ce qui fait de Jenkinson un moderne, c’est qu’il ne cesse de plaider pour la conservation de la chaîne de production du document. Ne partageant pas le point de vue de la mutation des records en archives prônée par Schellenberg, il plaide sans relâche pour l’unicité du métier d’archiviste. Son influence sur la pensée archivistique canadienne ou australienne est importante et ancienne et sa pensée, dont il convient de retenir l’esprit et non la lettre (Terry Cook), demeure d’une grande actualité comme l’a démontré le récent numéro spécial d’Archives and Records intitulé Confronting the canon.

Édition 2024-2025 du séminaire – La preuve par les archives

L’administration de la preuve paraît consubstantielle à la conservation des archives. Qu’on les nomme titres ou enseignements aux époques anciennes, documents ou données de nos jours, ces dernières sont sollicitées pour soutenir des droits individuels ou collectifs, par des princes comme par des laboureurs, par des États comme par des communautés. De ces usages légaux s’est progressivement dégagée une valeur scientifique propre, distincte d’un enjeu procédural, pour appuyer une argumentation savante susceptible de dégager une vérité historique que les évolutions les plus récentes nous ont cependant appris à nuancer et à pluraliser, jusqu’à une dénonciation d’une forme de néopositivisme.

Dans le même temps, la quête et la préservation d’une forme d’authenticité des archives n’ont cessé d’être un sujet de réflexion des archivistes, partagés entre des impératifs théoriques de neutralité absolue et des exigences pratiques de traitement (collectes, tris, classements). Prendre à preuve les archives implique dès lors de tenir compte de l’ensemble de leurs processus de fabrication pour apprécier correctement leur valeur probatoire.

Enfin, les innovations technologiques les plus récentes, de la blockchain à l’intelligence artificielle, ont relancé le débat sur le statut de la preuve atteignable par les archives, au moment même où les attentes de la société en matière mémorielle, judiciaire, politique voire économique ne cessent d’être toujours plus fortes à leur endroit et où des vérités alternatives se font jour.

Programme des séances

Vendredi 27 septembre 2024

Olivier PONCET (École nationale des chartes-École des hautes études en sciences sociales), Jenkinson, ou l’archiviste de la preuve ?

Vendredi 18 octobre 2024

Florent BRAYARD (CNRS-CRH), Faire preuve dans l’histoire du nazisme et de la Shoah

Vendredi 15 novembre 2024

Marie-Liesse GUINNAMANT (Cour de cassation) et Katia WEIDENFELD (Tribunal administratif de Paris-École nationale des chartes), Faire la preuve par les archives devant la justice

Vendredi 13 décembre 2024

Adama Aly PAM (Archives de l’UNESCO) et Aline ANGOUSTURES (Office français de protection des réfugiés et apatrides), Au delà de la preuve. Crimes de masse et récits de migrants : une vérité pour qui et pour quoi ?

Vendredi 4 avril 2025

Marie-Anne CHABIN (Centre Jean-Mabillon) et Mickael COUSTATY (La Rochelle Université), Enregistrement des actes : la technologie numérique modifie-t-elle les critères de l’authenticité ? 

Vendredi 11 avril 2025

Édouard VASSEUR (École nationale des chartes-Chaire UNESCO « Les archives au service des nations et des sociétés africaines »), À l’heure de la post-vérité, la preuve par les archives est-elle encore audible ?

Vendredi 23 mai 2025

De la preuve à l’œuvre, de l’œuvre à la preuve. Table-ronde avec Philippe BETTINELLI (Centre Pompidou), Catherine CHEVILLOT (Préfiguration de la mission Provenance, Service des musées de France) et Gennaro TOSCANO (École nationale des chartes- Bibliothèque nationale de France)

Lieu : École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, salle Quicherat (premier étage), sauf le 23 mai 2025 (salle Léopold-Delisle au rez-de-chaussée)

Horaire : une fois par mois environ, le vendredi, de 14 h 30 heures à 16 h 30.

L’entrée du séminaire est libre, dans les limites des places disponibles.

Il est possible d’assister au séminaire à distance par visioconférence, sur inscription auprès de edouard.vasseur@chartes.psl.eu.