Pour introduire la thématique de la séance, Marie-Anne Chabin, ancienne conservatrice et consultante en archives, actuellement membre associé du Centre Jean-Mabillon, revient sur les termes de la question posée. Elle emprunte pour ce faire les définitions canoniques au vocabulaire de l’archivistique et de la diplomatique, conçus pour des régimes documentaires antérieurs au monde numérique mais aisément applicables à celui-ci, tels que déclinés en particulier par le projet Interpares. Les critères qui définissent l’authenticité – provenance/émetteur, intégrité/maintenance, fiabilité du discours – demeurent à cet égard parfaitement opératoires et d’aucun(e)s ont relevé cette continuité historique multiséculaire à l’aide de formules frappantes : « L’original est mort, vive la trace numérique ! » (Isabelle Renard, 2003). Au reste, les diplomatistes de plus ou moins stricte obédience savent pertinemment que l’authenticité absolue n’existe pas et bien heureux sont-ils lorsqu’ils peuvent, à l’image de Mabillon, soutenir qu’une charte pourrait bien ne pas être fausse, à défaut de prouver sa véracité (R.-H. Bautier, leçon d’ouverture du cours de diplomatique à l’École des chartes, 1961).
Prolongeant l’enquête du jour, Mickaël Coustaty, maître de conférences HDR en informatique à La Rochelle Université et co-directeur du master Droit du numérique (parcours Tiers de confiance et sécurité numérique), revient en détail sur deux technologies qui permettent de repenser la notion de document authentique et son archivage à nouveaux frais. La blockchain est apparue il y a une quinzaine d’années pour répondre aux attentes d’utilisateurs en quête d’un outil pérenne, infalsifiable et distribué (gestion décentralisée qui répondait au souci de la conservation des données). Il s’agit de rendre compte de transactions enregistrées et protégées par la cryptographie dans des chaînes de blocs, assimilables à des registres dans lesquels les blocs seraient autant de pages de registre. La fonction de hachage cryptographique, qui génère une chaîne de caractères de longueur fixe pour chaque transaction un numéro destiné à renforcer leur sécurité et à s’assurer qu’il n’y a pas de modification, fût-elle minime, entre son émission et son traitement ultérieur. Dans ces procédures, qui permettent de se passer d’un tiers de confiance (États, banque, etc.), la signature du document est effectuée au moyen de l’adresse connue du seul destinataire. En l’espèce, si fragilité du système il y a, elle résiderait potentiellement dans les plateformes techniques (ou logiciels) qui permettent son fonctionnement.
L’Intelligence Artificielle Générative (ou Generative AI), quant à elle, distingue trois niveaux d’intelligence : spécifique (est-ce un chat ?), générale (pourquoi est-ce un chat ?) et super-intelligente (le chat monte-t-il ou descend-il cet escalier ?). Les progrès accomplis au cours de la dernière décennie en matière d’entraînement des machines, à l’aide de discriminateurs qui ont permis de tester les enseignements appris et de les rendre robustes, n’ont nullement empêché la résurgence de biais culturels liés aux données initiales d’entraînement. Les large Language Models (ChatGPT etc.) sont apparus en 2018 et se multiplient à une vitesse accélérée (hebdomadaire, puis mensuelle). La perspective d’un IA forte (qui ne sera jamais une intelligence humaine) est possible à moyen terme (2040-2050), si même elle advient.
Revenant de concert sur la question posée de l’enregistrement et de la restitution de l’authenticité des actes numériques, M.-A. Chabin et M. Coustaty soulignent d’abord les permanences qui enveloppent le nouveau régime documentaire. Les trois étapes de la recherche d’authenticité demeurent : observation du document, vérification des éléments dans le système documentaire, comparaison avec d’autres documents. À cet égard, en dépit de la solidité de la blockchain (contenu infalsifiable, horodatage, traçabilité accrue), l’élément humain (comportement, contrôle, évaluation de la véridicité, distinguo entre blockchains publiques et privées) constitue encore une composante essentielle du système. Les ruptures résident dans la démultiplication des volumes (d’autant que la sanction archivistique du tri et donc de la destruction n’est pas nécessairement pensée), dans la technologisation des faux (ou inventivité des faussaires qui s’exerce dans de nouvelles conditions) et, peut-être de manière plus significative du point de vue de la valeur des archives (publiques) et de la fides publica des temps modernes, l’importance prise par les acteurs privés au détriment (à côté, en parallèle, contre) des acteurs publics que sont les États. Une nouvelle forme d’appréciation de l’authenticité est ainsi décelable qui tire sa complétude du recours à des éléments extrinsèques (métadonnées, intégrité du système d’hébergement, force de la cryptographie protectrice). En somme un nouveau jus archivi au XXIe siècle.