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Luciana Duranti, Corinne Rogers [dir.], Trusting Records in the Cloud, Londres, Facet Publishing, 2019, 306 pages

Depuis plus de 20 ans, le projet InterPARES, dirigé par Luciana Duranti, professeur à l’université de Colombie-Britannique (Vancouver, Canada), constitue un espace remarquable de réflexion professionnelle autour des questions de dématérialisation, d’archivage et d’authenticité des écrits numériques. Son dernier volet, intitulé InterPARES Trust, s’est tenu entre 2012 et 2019, avec pour objectif d’étudier les effets d’un environnement de plus en plus connecté et externalisé sur la pratique professionnelle. Plus précisément, comme le rappelle le site internet du projet, « its goal is to generate the theoretical and methodological frameworks to develop local, national and international policies, procedures, regulations, standards and legislation, in order to ensure public trust grounded on evidence of good governance, a strong digital economy, and a persistent digital memory » (« [Le projet a pour] objectif est de produire les cadres théoriques et méthodologiques nécessaires à l’élaboration de politiques, de procédures, de réglementations, de normes et de législations locales, nationales et internationales, destinées à susciter la confiance du public, en s’appuyant sur des preuves de bonne gouvernance, une économie numérique forte et une mémoire numérique durable. »). Plusieurs centaines d’universitaires et de professionnels, en provenance de tous les pays du monde (Afrique du Sud, Australie, Brésil, Canada, Chine, Croatie, Italie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Russie, Suède, Suisse, Ukraine), ainsi que membres de plusieurs organisations internationales, ont contribué à cette partie du projet. Le présent ouvrage rend compte des conclusions de leur travaux. L’objectif de ce livre ne doit pas induire en erreur. Il s’agit en réalité d’une introduction, d’une synthèse, à plusieurs voix, de l’ensemble des travaux conduits par les membres du projet et publiés sur son site internet (lien vers https://interparestrust.org/trust/research_dissemination). La notion de confiance constitue le fil conducteur de la réflexion, en étudiant sa déclinaison dans un monde dont le fait marquant, ces dernières années, a été l’émergence des technologies de cloud computing. Le panorama se veut donc large, rassemblant l’ensemble des questions auxquelles les professionnels de l’archivage sont confrontés aujourd’hui. Aussi, après l’introduction de L. Duranti et Corinne Rogers, les deux responsables du projet, l’ouvrage se décompose-t-il en onze chapitres regroupés en trois thématiques, avant deux annexes terminologiques et bibliographiques.

La première partie comprend quatre chapitres (chapitres 2 à 5) et se concentre sur les grandes tendances de ces dernières années : l’émergence des technologies de cloud computing et le développement d’une offre de services s’appuyant sur elles, ainsi que leur impact sur la gestion des archives (chapitre 2, Julie McLeod) ; la promotion de l’open government et l’articulation du mouvement de l’open data avec le records management (chapitre 3, Elizabeth Shepherd) ; l’implication croissante des citoyens dans la vie de la cité (concept de citizen engagement) et les transformations survenues dans les relations entre les citoyens et les pouvoirs publics – via l’exemple des dépôts de brevets et des pétitions, l’utilisation du critère de la fréquentation des pages dans l’évaluation des sites internet gouvernementaux et l’analyse de la place des réseaux sociaux dans les interactions entre pouvoirs publics locaux et administrés – (chapitre 4, Fiorella Foscarini) ; et enfin le développement du concept de gouvernance de l’information et des travaux d’évaluation de la maturité des organisations en la matière (chapitre 5, Basma Makhlouf Shabou).

Dans la deuxième partie, ce sont les effets de ces évolutions sur les grands processus archivistiques qui est étudié. Le chapitre 7 (Patricia C. Franks) se concentre sur le cloud computing et les changements qu’il apporte dans la conservation et la mise en œuvre du sort final, avec, en conclusion, la présentation de dix bonnes pratiques destinées à faciliter la mise en œuvre avec succès des ces processus aujourd’hui. Dans le chapitre 8, Hrvoje Stančič rappelle l’importance de fournir des documents authentiques lors des processus d’audit et de certification et s’interroge sur l’opportunité de recourir à des systèmes de blockchain pour garantir l’authenticité dans le temps des documents numériques signés ou cachetés, en lieu et place des solutions proposées par le rapport Blanchette en 2004. Le chapitre 9 (Giovanni Michetti) revient sur la question du contrôle intellectuel sur les documents et sur le rôle joué par les métadonnées. Il examine la pertinence aujourd’hui des concepts archivistiques traditionnels (principe de provenance, respect de l’ordre originel, description hiérarchique) au regard de l’évolution du contexte, propose un certain nombre de recommandations pour adapter la description archivistique aux besoins actuels et appelle à la mise à jour du modèle de métadonnées développé par le projet (InterPARES Authenticity Metadata – IPAM) dans une perspective de préservation de l’authenticité. On peut cependant regretter que la place des technologies d’intelligence artificielle n’y fasse l’objet d’aucun étude, et que l’intérêt pour l’ergonomie n’aille pas jusqu’au rôle de l’UX Design dans la conception des systèmes – conséquence sans aucun doute de la date à laquelle les études de cas ont été réalisées. Le chapitre 9 (Adrian Cunnimgham) s’interroge sur la place de la préservation à long terme dans l’adoption des offres de cloud computing, propose un outil pour évaluer les offres d’infrastructure et présente la modélisation élaborée dans le cadre du projet de services de préservation appuyés sur des technologies de type cloud computingPreservation as a Service for Trust (PaaST). Cette approche, d’autant plus intéressante que la question de la préservation à long terme des documents numériques relève encore souvent d’une approche expérimentale, reste cependant théorique et demanderait à être articulée avec le modèle OAIS, largement répandu dans la communauté de la préservation numérique. Enfin, le chapitre 10 (Gilian Oliver) élargit la problématique en étudiant la place qu’occupe le concept de confiance dans les processus de réconciliation avec les populations autochtones au Canada et en Nouvelle-Zélande.

Les deux derniers chapitres sont enfin consacrés aux questions de rôles et responsabilités des professionnels de l’archivage aujourd’hui et aux effets des évolutions récentes sur leur formation initiale comme continue. Le cœur du chapitre 11 (Tove Engvall) est occupé par la présentation d’une ontologie des fonctions et activités exercées par les professionnels de l’archivage aujourd’hui prenant en compte les changements survenus dans leur environnement. L’auteur insiste tout particulièrement sur la tension croissante ressentie par les professionnels entre ouverture des données et des archives et protection de la vie privée et du secret. Enfin, le chapitre 12 (Victoria Lemieux, Darra Hofman) étudie, via une revue de littérature, la manière dont la formation des professionnels de l’archivage devrait évoluer et propose, à la suite d’une analyse des études réalisées lors du projet InterPARES Trust, une classification des savoirs, savoir-faire et savoir-être désormais nécessaires aux professionnels de l’archivage pour exercer leur métier dans un contexte numérique et connecté.

En bref, cet ouvrage fournira aux différents professionnels de l’archivage en France, qu’ils travaillent comme records managers dans des organismes producteurs, comme archivistes dans des services d’archives publics comme privés, comme consultants ou comme formateurs dans des organismes d’enseignement supérieur et de recherche matière à réflexion. Ils y trouveront une clé d’entrée fort utile aux différents travaux réalisés dans le cadre du projet InterPARES Trust et un contrepoint aux débats professionnels survenus en France sur la même période.

Édouard Vasseur

Maria Pia Donato, L’archivio del mondo. Quando Napoleone confiscò la storia, Roma, Laterza, 2019, 192 pages, trad. fr. Les archives du monde. Quand Napoléon confisqua l’histoire, Paris, PUF, 2020, 276 pages.

[Recension précédemment parue le 30 septembre 2019 sur le site de la revue Annali.Online.reviews : https://aro-isig.fbk.eu/issues/2019/3/larchivio-del-mondo-olivier-poncet/. Nous remercions la rédaction de la revue d’avoir autorisé cette reproduction sur les pages de ce carnet.]

L’enlèvement des archives de multiples pouvoirs souverains aux quatre coins de l’Europe par les armées et administrations de Napoléon Ier entre 1809 et 1814 pour les rassembler à Paris a déjà fait l’objet de plusieurs travaux érudits. Mais aucun n’avait jusqu’à présent affronté cette opération dans son entier comme le propose avec science et intelligence Maria Pia Donato dans un petit livre passionnant et suggestif. L’autrice, spécialiste de l’histoire culturelle et intellectuelle du Settecento jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, ne se contente pas de revenir sur certains épisodes célèbres (transport des archives du Vatican, enlèvements viennois). Elle comble de multiples lacunes dans un paysage historiographie morcelé, à l’aide de sources originales dépouillées aussi bien à Paris (Archives nationales) qu’in situ, et tout spécialement dans l’Italie septentrionale et centrale qu’elle connaît à merveille. Surtout, elle s’attache avec constance à rechercher le sens de cette quête inédite par son ampleur et par son organisation.

Cette vaste entreprise accompagne l’apogée de l’Empire français dont les départements s’accroissent progressivement de territoires italiens (1808-1809), hollandais et allemands (1811) ou catalans (1812). À cette époque, le pillage des archives n’est pas chose nouvelle : il est fréquent que des manuscrits, des liasses ou des fonds entiers de documents soient déplacés à l’occasion d’un changement de souveraineté par suite d’une guerre ou d’un traité international, sans compter les décisions prises au sein d’un même espace politique (transfert des archives du duché de Savoie de Chambéry à Turin en 1563). Avec Napoléon cependant, ces mouvements archivistiques connaissent une ampleur et une orientations singulières.

Pour nous en faire comprendre à la fois la mise en œuvre et la signification, M. P. Donato opte pour un plan géographico-thématique. Après une introduction militante qui souligne tout à la fois l’importance stratégique de la détention de titres et qui pointe le triste état où sont parfois réduits les services d’archives – une déploration qui vaut assurément pour l’Italie mais qui appellerait des nuances pour d’autres espaces européens –, viennent des chapitres dédiés à Vienne, Rome, l’Espagne, Turin, Florence ou les anciennes républiques italiennes (chap. I à III et V-VI) qui permettent d’introduire successivement les enjeux militaires et diplomatiques des archives, la logistique de l’opération napoléonienne, la géopolitique des titres, la résistance locale, l’histoire des archives ou l’usage historique des archives. Les précédents et les racines idéologiques de cette centralisation archivistique ne sont évoqués qu’au chapitre IV. Ces choix d’exposition pourront dérouter le lecteur. En renonçant à un exposé plus strictement chronologique, l’auteur est amenée à opérer des retours en arrière ou à présenter abruptement des faits qui ne trouvent leur pleine explication que dans un second temps. La fin de l’ouvrage est moins surprenante: le traitement parisien de ces fonds et leur utilisation historique et politique constituent logiquement les chapitres VII et VIII, prolongés par un épilogue qui ramasse dans un même mouvement les restitutions à la chute de l’Empire en 1814-1815 et quelques éclairages sur l’influence de cette expérience inédite sur la gestion des archives par les États du premier XIXe siècle.

Disons-le d’emblée à l’attention du lecteur que pourraient effaroucher des histoires d’archives poussiéreuses: ce livre nous conte une très vivante expérience historique qui a beaucoup à voir avec les ambitions d’un pouvoir napoléonien tout à la fois obsédé par le contrôle des populations et par la recherche d’une légitimité politique. M. P. Donato excelle à passer du cas d’espèce à l’approche synthétique, des spécificités de chaque expérience locale à un projet qui se veut aussi global que possible. Elle fait la part des circonstances, sensible dans le cas viennois où la gestion par les forces armées françaises diffère considérablement des instructions données par la suite par Pierre-Claude-François Daunou (p. 42-44 de l’édition italienne). Cet ancien oratorien (1761-1840), idéologue au sens où on l’entendait sous l’Empire, plaide pour une histoire universelle où le primat des textes de loi et l’attention portée aux rapports politiques dictent une écriture où dominent les correspondances. Il est le maître d’œuvre sourcilleux et inventif de l’entreprise à l’échelle européenne. Il ne se contente pas de se battre pour obtenir des diverses administrations parisiennes qu’elles concourent à son projet: il paie encore de sa personne lors d’un exceptionnel séjour italien où il passe en revue les potentialités des archives de souveraineté qu’il visite à l’été 1811 (Gênes, Parme, Plaisance, Florence) (p. 57-61 de l’édition italienne, p. 101-108 de l’édition française). L’opération n’est pas dissociable cependant de la volonté plus large de faire converger au centre de l’Empire le meilleur du patrimoine des départements ainsi agrégés à la France napoléonienne, qu’il s’agisse de livres, de tableaux ou de sculptures (p. 37-42 de l’édition italienne, p. 71-78 de l’édition française). La manière forte, incarnée par l’armée napoléonienne et teintée de la légitimité administrative des préfets, trouve cependant des opposants qui jouent de la séduction, de la résistance passive (« la tattica della tartaruga », p. 83-84), de l’objection politico-historique ou de l’opportunisme pour empêcher des déplacements trop importants, voire des déplacements tout court. Les archives les mieux organisées sont ainsi plus à même d’empêcher leur démembrement, comme ce fut le cas en Toscane (p. 55-57, , p. 94-101 de l’édition française).

Malgré tout, Paris voit affluer rapidement des quantités énormes – les 149 557 kg du convoi de 18 chariots d’archives romaines de 1810 ne font pas 1,5 tonnes mais 150 tonnes (p. 22 de l’édition italienne, p. 49 de l’édition française) – de documents provenant de multiples régions d’Europe qui transforment radicalement et statistiquement le visage des Archives de l’Empire: en 1812, pour 120 000 unités « françaises », on comptait 167 000 unités italiennes, 7 800 espagnoles, 39 000 allemandes et 9 000 hollandaises (p. 78 de l’édition italienne, p. 131 de l’édition française). L’affectation de l’hôtel de Soubise aux Archives nationales rénovées sous l’autorité de Daunou ne règle pas tout. Encore faut-il recruter des collaborateurs capables d’exploiter un matériau hétérogène – collaborateurs sur lesquels on aurait aimé avoir plus d’informations – et organiser sa ventilation dans les espaces disponibles qui sont tout sauf adaptés à recevoir des liasses et des registres d’archives. Alors que les dernières caisses arrivent en janvier 1814 (p. 86 de l’édition italienne, p. 143 de l’édition française), le temps manque pour exploiter le matériau ainsi réuni. Les priorités de Daunou, sensible aux attentes de l’empereur, furent données à la recherche de documents relatifs aux abus du pouvoir des papes, comme en témoigne la deuxième édition de l’Essai historique sur la puissance temporelle des papes (1811), prolongée par des recherches sur les procès faits aux Templiers ou à Galilée (p. 89-98 de l’édition italienne, p. 153-160 de l’édition française).

Cette aventure fut soldée aux lendemains immédiats de l’Empire (1814, puis surtout durement en 1815) et jusqu’en 1941 (restitution d’archives espagnoles par le gouvernement de Vichy à l’Espagne de Franco). Elle a laissé un souvenir plus présent qu’on ne le croirait dans chacun des dépôts touchés par ces enlèvement d’archives, comme s’en aperçoit tout visiteur de l’Archivio segreto [désormais Apostolico] Vaticano quand il franchit la porte d’entrée coulée en bronze par Tommaso Gismondi en 1985 où figure, entre autres, l’épisode de ce pénible voyage d’archives. Il n’est pas sûr que le bouleversement napoléonien soit autant que cela (p. 110 de l’édition italienne, p. 178 de l’édition française) à l’origine d’un mouvement transnational des érudits – le développement des voyages en train a joué un rôle sans doute au moins aussi important – ni qu’il ait permis la formation de la figure sociale moderne de l’historien dont la construction s’étage du XVIe au XXe siècle. Mais il y a concouru. La grande leçon administrée par M. P. Donato dans ce livre savant et neuf à bien des égards est que le legs de l’expérience douloureuse des temps napoléoniens réside moins dans son exploitation historique que dans la prise de conscience brutale et accélérée de la valeur et de l’importance des archives pour l’affirmation des États-nations et des revendications identitaires des diverses parties de l’Europe.

Olivier Poncet